Bonne journée mes amis...

Bonne journée mes amis! Je suis ravi de partager avec vous!

Mykhailo Kotsiubynsky Mykhailo Mykhailovych Kotsiubynsky (en ukrainien: Михайло Михайлович Коцюбинський, né le 17 septembre 1864 à Vinnytsia - mort le 25 avril 1913 à Kiev) est un auteur ukrainien dont les écrits décrivent la vie typique dans l'Ukraine du début du xxe siècle. Les premières histoires composées par Kotsiubynsky sont des exemples de réalisme ethnographique. Dans ses œuvres ultérieures, son style devient plus sophistiqué, faisant de lui un des plus talentueux écrivains impressionnistes et modernistes ukrainiens. Il grandit à Vinnytsia, ainsi que dans d'autres villes et villages de Podolie, où son père travaille comme fonctionnaire. Il étudie à l'école religieuse de Charhorod de 1876 à 1880, puis au séminaire de Kamianets-Podilskyï, mais il en est exclu en 1882 pour ses activités politiques en lien avec la mouvance socialiste. Il est déjà influencé par le renouveau national ukrainien, et en 1884, il écrit sa première nouvelle en ukrainien: Andriy Soloviyko (en ukrainien: Андрій Соловійко).

SUR LE ROCHER (AQUARELLE) Traduit de l'ukrainien par Ivan HNATIUK

De l'unique café du village tatare, la vue était belle sur la mer et les sables gris du rivage. Le bleu vif de la mer, que prolongeait à l'infini un ciel azuré pénétrait fortement par les fenêtres ouvertes et par les portes qui donnaient sur une longue véranda à colonnes. L'air étouffant de cette journée d'été prenait des teintes doucement bleutées où venaient se fondre et s'estomper les contours des montagnes du littoral. Le vent soufflait de la mer. L'air frais, salé, attirait les clients qui, après avoir commandé un café, se pressaient auprès des fenêtres ou s'asseyaient sur la véranda. Le patron du café, un boiteux, du nom de Memet, très attentif aux désirs de ses clients, criait à son frère cadet: « Djepar... bir kavé... eki kavé » (1), il se penchait à la porte pour respirer l'air frais et humide et ôter, ne fût-ce qu'un instant, sa calotte de sa tête rasée. Tandis que Djepar, rouge de chaleur, ravivait le feu dans la cheminée et remuait le café pour obtenir un bon « kaïmak » (2), Memet scrutait du regard la mer. — On aura de la tempête! — s'exclama-t-il sans se

(1) Un café... deux cafés. (2) Ecume du café.

retourner — le vent se lève ; là-bas, on plie les voiles. Les Tatares tournèrent la tête vers la mer. Dans une grande chaloupe noire, qui semblait se diriger vers le rivage, on pliait en effet les voiles... Le vent les gonflait et, telles de grands oiseaux blancs, elles s'échappaient des mains des occupants de l'embarcation; la barque se pencha et inclina son flanc sur les vagues bleues. — Elle vient vers nous — dit Djepar — je la reconnais, c'est celle du Grec qui nous apporte le sel. Memet aussi avait reconnu la barque. Pour lui, cela avait de l'importance car, outre le café, il tenait une petite boutique, également la seule du village, et il était boucher. Le sel lui était donc indispensable. Lorsque la barque se fut approchée, Memet quitta le café et s'avança vers la plage. Les clients s'empressèrent de vider leurs tasses et le suivirent. Ils traversèrent une rue étroite et abrupte, contournèrent la mosquée et descendirent le sentier pierreux qui menait à la mer. La mer, d'un bleu foncé, s'agitait ; son écume bouillonnait sur le rivage. La chaloupe dansait sur place, frappait l'eau comme un poisson qui se débat, et n'arrivait pas à atteindre le rivage. Le Grec aux moustaches grises et un jeune rameur, élancé, aux longues jambes, s'épuisaient en souquant sur les rames sans parvenir à faire avancer la barque jusqu'aux sables du rivage. Le Grec jeta alors l'ancre à la mer, le rameur se déchaussa rapidement et enroula ses pantalons jaunes au-dessus de ses genoux. Du rivage, les Tatares parlaient au Grec. Les vagues bleues arrivaient en bouillonnant à leurs pieds, fondaient en bruissant sur le sable et s'enfuyaient vers la mer. — Es-tu prêt, Ali? cria le Grec au rameur. En guise de réponse, Ali passa ses jambes nues hors de la barque et sauta dans l'eau. D'un geste habile, il saisit le sac de sel que tendait le Grec, le jeta sur ses épaules et le porta au rivage. Sa silhouette élancée, enserrée dans des pantalons jaunes et une veste bleue, son visage exhalant la santé et bronzé par le vent, le foulard rouge qui enserrait sa tête, se détachaient de façon admirable sur le fond bleu de la mer. Ali jeta sur le sable son fardeau et s élança à nouveau vers la mer, enfonçant ses mollets roses et mouillés dans une écume légère et blanche comme du blanc d'oeuf battu, que lavaient plus loin des vagues pures et bleues. Il courait jusqu'au Grec et était obligé de saisir le moment où la barque s'abaissait au niveau de son épaule pour s'emparer du lourd sac de sel. La barque se débattait entre les vagues et tirait sur son ancre comme un chien sur sa chaîne tandis qu'Ali courait toujours, de la barque au rivage et du rivage à la barque. Les vagues le rattrappaient et lui jetaient sous les jambes des pelotes d'écume blanche. Parfois, Ali laissait échapper le moment propice, il s'aggrippait alors au flanc de la chaloupe et remontait avec elle, comme un crabe accroché à la coque. Les Tatares étaient de plus en plus nombreux sur le rivage. Dans le village, sur les toits plats des maisons, en dépit de la chaleur, apparaissaient des femmes tatares qui, vues de loin, ressemblaient à des fleurs disséminées sur des parterres. La mer se faisait houleuse. Des mouettes s'élançaient des rochers isolés du rivage, frôlaient de leurs poitrines les vagues et pleuraient au-dessus de la mer assombrie, transformée. De petites vagues se rassemblaient et, tels de grands morceaux de verre aux reflets verdâtres, s'approchaient furtivement, imperceptiblement du rivage et tombaient sur le sable en s'éparpillant en flocons d'écume blanche. On entendait un bouillonnement et des bruits sourds sous la barque qui sautait et plongeait comme si, montée sur des bêtes aux cri- nières d'écume, elle était emportée on ne sait où. L'eau, près du rivage, devenait trouble et jaune ; les vagues rejetaient du fond de la mer sur le rivage du sable et des pierres et, en se retirant, les traînaient avec un bruit tel qu'on aurait pu croire qu'il y avait là quelque monstre qui grondait et grinçait des dents. Une demi- heure plus tard, le ressac sautait déjà de l'autre côté des rochers, inondait la route qui longeait le rivage et s'approchait des sacs de sel. Les Tatares reculèrent pour ne pas mouiller leurs babouches. — Memet!... Nourla!... aidez-nous donc, sinon le sel va être mouillé... Ali!... vient par ici — criait d'une voix éraillée le Grec. Les Tatares se mirent en branle et, pendant que le Grec dansait avec sa barque sur les vagues, regardant la mer avec tristesse, le sel fut mis en lieu sûr. La mer avançait toujours. Le bruit monotone et rythmé des vagues se transformait en fracas, d'abord sourd comme un souffle pénible, puis fort et bref, comme le bruit d'un canon tirant dans le lointain. Dans le ciel, les nuages se pressaient en toiles d'araignées grises. La mer, agitée, déjà trouble et sombre, sautait sur le rivage et recouvrait les rochers sur lesquels s'écoulaient ensuite des traînées d'eau sale et écumeuse. — On aura de la tempête! cria Memet au Grec. Tire ta barque sur la rive. — Quoi? que dis-tu, cria le Grec, s'efforçant de couvrir le bruit du ressac. — La barque, sur la rive! cria de toutes ses forces Nourla. Le Grec, inquiet, s'affairait au milieu des embruns et du rugissement des vagues ; il se mit à dénouer la chaîne et à attacher une grosse corde. Ali se précipita vers la chaîne. Les Tatares ôtèrent leurs babouches, retroussèrent leurs pantalons et se mirent à l'aider. Alors le Grec leva l'ancre et la barque s'avança jusqu’au rivage, soulevée par une vague sale qui inonda les Tatares de la tête aux pieds. Le groupe des Tatares, courbés et trempés, tirait en poussant de grands cris la chaloupe noire, semblable à un monstre marin ou à un énorme dauphin. Finalement, la chaloupe se coucha sur le sable. On l'attacha à un pieu. Les Tatares se secouèrent et commencèrent à peser le sel avec le Grec. Ali les aidait, mais parfois, lorsque son patron était absorbé à discuter avec les acheteurs, il regardait le village qu'il ne connaissait pas. Le soleil était déjà au-dessus des montagnes. Sur l'avancée nue et grise du rocher, s'agglutinaient de petites maisons tatares faites de pierres, aux toits plats de terre battue, superposées les unes sur les autres comme un château de cartes, sans ombre, sans porches, sans rues. Des sentiers tortueux serpentaient sur cette pente, aboutissaient sur les toits et réapparaissaient plus bas, au bas d'un escalier de pierre. Tout cela était noir et nu. Sur un toit seulement poussait, on ne sait par quel miracle, un mûrier frêle qui, vu d'en bas, semblait poser une couronne sombre sur l'azur du ciel. Au loin, derrière le village, on découvrait par contre un monde enchanteur. Dans des vallées profondes, emplies d'une brume bleutée, verdoyaient des vignes, se serraient des masses de pierres que le soleil du soir colorait en rose ou sur lesquelles se détachaient en bleu d'épaisses forêts de sapins. Les montagnes dénudées et rondes, comme des tentes géantes, projetaient leur ombre noire et les pics éloignés, d'un bleu-gris, semblaient être les créneaux de nuages immobiles. Le soleil par moments envoyait de derrière les nuages, dans la brume, vers le fond de la vallée, des faisceaux de fils d'or obliques qui coupaient les rochers roses, les forêts bleues, les lourdes tentes noires et allumaient des feux sur les pics pointus. Comparé à ce spectacle féerique, le village tatare semblait n'être qu'un amoncellement de pierres désert, que seules animaient des jeunes filles élancées qui, en file, revenaient de la fontaine portant de grandes cruches sur l'épaule. A l'extrémité du village, dans une vallée profonde, un ruisseau courait parmi les noyers. Le ressac de la mer avait arrêté son cours et l'eau se répandait entre les arbres, reflétant leur feuillage, les amples vêtements écarlates des femmes tatares et les corps nus des enfants. — Ali! cria le Grec — aide-nous à verser le sel. Ali l'entendit à peine tant était fort le rugissement de la mer. Un nuage salé, formé de fines gouttelettes, était suspendu au-dessus du rivage. La mer, trouble, était maintenant déchaînée, les vagues s'étaient transformées en lames. Elles se dressaient sur la mer, hautes, furieuses, frangées de crêtes blanches d'où se détachaient et s'envolaient en craquant de longs paquets d'écume. Les lames battaient sans arrêt le rivage, emportaient sous elles les vagues de retour, sautaient au-dessus d'elles et inondaient le rivage en rejetant un sable gris et fin. L'eau était partout, inondait tout, remplissait tous les trous du rivage. Soudain, les Tatares entendirent un craquement et sentirent que l'eau pénétrait dans leurs babouches: une grosse vague avait soulevé la barque et l'avait jetée sur le pieu. Le Grec se précipita en courant et poussa un cri: il y avait une brèche dans la barque. Il criait de douleur, jurait, pleurait — mais le bruit de la mer recouvrait ses lamentations. Il fallut tirer la barque plus loin et l'attacher à nouveau. Le Grec était si abattu qu'en dépit de la nuit qui tombait et des appels de Memet qui l'invitait à venir au café, il n'alla pas au village et resta sur le rivage. Tels des spectres, Ali et lui erraient parmi les embruns, le fracas coléreux et l'odeur forte de la mer qui les pénétrait. La lune s'était levée depuis longtemps et elle sautait d'un nuage à l'autre ; sous sa lumière, la côte, blanche d'écume, semblait couverte dune neige duveteuse. Finalement, Ali séduit par les lumières du village, persuada le Grec d'aller au café. Le Grec transportait le sel dans les villages côtiers de la Crimée une fois par an, et habituellement à crédit. Le lendemain, pour ne pas perdre de temps, il dit à Ali de réparer la barque et il partit, empruntant un chemin de montagne, recueillir dans les villages l'argent qu'on lui devait — le sentier longeant la côte était inondé et, du côté de la mer, le village était coupé du monde. A partir de midi les vagues commencèrent à baisser et Ali se mit au travail. Le vent agitait le foulard rouge que portait sur la tête le rameur affairé auprès de la barque et qui chantait à mi-voix une chanson monotone comme le ressac de la mer. A l'heure voulue, en bon musulman, il étendit sur le sable son foulard et se mit à genoux, dans une pieuse sérénité. Le soir, selon son habitude, il alluma un feu près de la mer pour se faire du pilaf avec le riz mouillé qui restait dans la chaloupe et il s'apprêtait à passer la nuit auprès d'elle lorsque Memet l'appela au café. Là, une fois par an seulement, lorsqu'arrivaient les acheteurs de raisin, il était difficile de trouver de la place, mais ce n'était pas le cas ce jour-là. Le café était calme. Djepar somnolait à côté du poêle aux parois duquel était accrochée la vaisselle brillante tandis qu'à l'intérieur sommeillait et se consumait le feu. Lorsque Memet réveillait son frère en criant: « le café », Djepar sursautait, se levait d'un bond et faisait marcher le soufflet pour attiser la flamme. Dans le poêle, le feu grinçait des dents, jetait des étincelles et projetait des reflets brillants sur la vaisselle de cuivre tandis que dans la maison se répandait l’odeur appétissante du café frais. Au plafond, les mouches bourdonnaient. Autour des tables, sur de larges bancs recouverts de tissu rouge, des Tatares étaient assis ; là, ils jouaient aux dés ; là-bas, aux cartes, et partout s’alignaient de petites tasses de café noir. Le café était le coeur du village, l’endroit vers lequel convergeaient tous les intérêts de la population, tout ce qui faisait vivre les gens du rocher. C’était là que siégeaient les clients les plus importants: le vieux et sévère moulla Assan, portant un turban et un long vêtement ample qui pendait comme un sac sur son corps osseux et raide. Il avait un air sombre et était têtu comme un âne, aussi, tous l'entouraient de respect. Il y avait aussi Nourla « l’effendi » (1), homme riche qui possédait une vache rousse, une charrette d’osier tressé et une paire de boeufs ; il y avait encore le « iouzbach » (2), homme aisé, propriétaire de l’unique cheval du village. Ils étaient tous parents, de même que les autres habitants de ce petit village perdu, ce qui ne les empêchait pas d’être partagés en deux clans ennemis. La cause de leur discorde était la petite source, qui jaillissait d'un rocher et s’écoulaient en un mince ruisseau juste au milieu du village, entre les jardins des Tatares. C’était cette eau qui donnait la vie à tout ce qui poussait sur le rocher et, lorsqu’une moitié du village la faisait passer dans ses jardinets, l’autre moitié en avait gros sur le coeur de voir le soleil flétrir ses oignons. Les deux personnages les plus riches et les plus influents du village avaient leur jardin de part et d’autre du ruisseau: Nourla, à droite, l’iouzbach, à gauche. Et quand ce dernier faisait passer l’eau sur sa terre, Nourla endiguait le ruisseau en amont, le faisait passer chez lui et déversait l'eau dans son jardin. Cela mettait en colère les habitants de la rive gauche qui, oubliant leurs liens de

(1) Appellation respectueuse, Monsieur. (2) « Capitaine ».

parenté, défendaient le droit à la vie de leurs oignons. On en venait aux mains. Nourla et riouzbach se trouvaient donc à la tête de deux clans ennemis, mais celui du iouz- bach l'emportait en quelque sorte, car il avait pour lui le moulla Assan. Cette hostilité se faisait sentir également au café: lorsque les partisans de Nourla jouaient aux dés, ceux du iouzbach les regardaient avec mépris et se mettaient à jouer aux cartes. Ces ennemis ne s'accordaient que sur un point: tous buvaient du café. Memet, qui n'avait pas de jardin et qui, en tant que commerçant, se tenait au-dessus des querelles de parti, boitillait sans arrêt sur ses jambes torses, allant de Nourla au iouzbach, les faisant taire et les calmant. Son visage lisse et sa tête rasée reluisaient comme ceux d'un mouton écorché et dans ses yeux rusés et toujours rouges errait une petite flamme inquiète. Il était toujours préoccupé par quelque chose, réfléchissant sans cesse, se souvenait, comptait, courait tantôt à l'épicerie, tantôt à la cave et revenait à ses clients. Parfois, il se précipitait hors du café, levait la tête vers le toit plat et appelait: — Fatma!... Alors, du toit de la maison, qui s'élevait au-dessus du café, se détachait telle une ombre, enroulée dans une couverture, une femme qui traversait sans bruit le toit jusqu'au bord. Il lui jetait des sacs vides ou lui donnait des ordres d'une voix grinçante et brusque, en quelques mots, d'un ton autoritaire, comme un patron qui s'adresse à une servante, et l'ombre disparaissait aussi discrètement qu'elle était apparue. Ali l'avait aperçue une fois. Il se tenait auprès du café et regardait des babouches jaunes qui avançaient sur les marches de pierre reliant la maison de Memet à la terre, puis il avait vu un voile vert clair, qui tombait en plis jusqu'aux pantalons rouges et bouffants d'une silhouette élancée. Elle descendait silencieusement, len- tement, portant d'une main une cruche vide, de l'autre soutenant son voile noir pour que l'étranger ne puisse voir que ses grands yeux noirs, allongés, expressifs comme ceux d'une biche. Elle avait posé son regard sur Ali puis baissé les paupières et continué son chemin, sans bruit, tranquillement, telle une prêtresse égyptienne. Il avait alors semblé à Ali que ces yeux s'étaient enfoncés dans son coeur et qu'il les emportait avec lui. Au bord de la mer, réparant sa barque et chantant à mi-voix des chansons monotones, il voyait ces yeux-là. Il les voyait partout: dans les vagues transparentes et sonores comme le verre, dans les rochers brûlants qui brillaient au soleil. Ces yeux le fixaient même du fond de sa tasse de café noir. Il regardait maintenant plus souvent en direction du village et il voyait sur le toit du café, sous un arbre isolé, la silhouette indistincte d'une femme tournée vers la mer.

Dans le village, on s'était habitué à Ali. Les jeunes filles, en revenant de la fontaine, découvraient leur visage comme par inadvertance lorsqu'elles rencontraient le beau Turc, puis, rougissantes, pressaient le pas et chuchotaient entre elles. La gaieté de son caractère plaisait aux jeunes gens. Par les soirs d'été, si doux et si frais, quand les étoiles étaient suspendues au-dessus de la Terre et la Lune au-dessus de la mer, Ali sortait sa flûte, apportée de Smyrne, s'installait près du café ou ailleurs, et conversait avec son pays natal à l'aide de sons tristes qui déchiraient le coeur. La flûte attirait les jeunes gens. Ils comprenaient la chanson de l'Orient et bientôt, dans l'ombre tissée de lumière bleue des habi- tâtions de pierre, une ambiance était créée ; la flûte répétait la même et unique mélopée, monotone, indistincte, interminable, comme la chanson du grillon ; l'âme s'emplissait de nostalgie, le coeur se serrait et les Tatares, subjugués par la mélodie, reprenaient en cadence la chanson. — O-lia-lia... O-na-na... D'un côté, dormait le monde mystérieux des immenses montagnes noires, de l'autre s'étendait la mer, calme, qui soupirait à travers son sommeil comme un petit enfant et tremblait sous la lune comme une route d'or... — O-lia-lia... O-na-na... Ceux qui regardaient d'en haut, de leurs nids de pierres, voyaient par moments un bras tendu passer au milieu d'un rayon de lune, ou les épaules tremblantes d'un danseur, et écoutaient le refrain monotone, lancinant, qui accompagnait la flûte. Fatma, elle aussi, écoutait. Elle venait de la montagne. D'un village éloigné où vivaient d'autres gens, des gens différents, où l'on avait d'autres coutumes, où étaient restées ses amies. Là-bas, il n'y avait pas la mer. Un jour, le boucher était venu, il avait donné à son père plus d'argent que ne pouvait en donner aucun des jeunes gens du village et il l'avait emmenée avec lui. Il était répugnant, désagréable, étranger, comme tous les habitants d'ici, comme tout ce pays même. Ici, elle n'avait ni famille, ni amies, ni personne à qui se confier ; c'était le bout du monde d'où ne partait même aucune route. — O-lia-lia... O-na-na... Il n'y avait même pas de route, car dès que la mer se fâchait, elle recouvrait l'unique sentier que se trouvait près de la côte. Ici, il n'y avait que la mer, la mer partout. Le matin, sa couleur bleue était éblouissante, le jour elle roulait des vagues vertes, la nuit elle res- pirait comme un malade... Quand il faisait beau, elle irritait par sa tranquillité ; quand le temps était mauvais, elle crachait sur le rivage, s'agitait dans tous les sens, rugissait comme une bête et empêchait de dormir... son odeur pénétrante, qui donnait la nausée, s'infiltrait jusqu'à l'intérieur de la maison... Impossible de s'enfuir, de se cacher, la mer était partout, la regardait... Par instants, elle s’agitait, se couvrait d'une brume blanche comme la neige des montagnes, on avait alors l'impression qu'elle n'était plus là, quelle avait disparu, mais sous cette brume elle s'agitait, soupirait, semblait dire: vous allez voir, maintenant! — Hou-hou-o... Hou-hou-o... Hou-hou-o... — O-lia-lia... O-na-na... La mer s'agitait sous la brume comme un enfant qui s'agite dans ses langes et les arrache... De longs morceaux de brume, déchirés, s'élevaient, s'accrochaient à la mosquée, enveloppaient le village, s’infiltraient dans les maisons, oppressaient les poitrines ; on ne voyait même pas le soleil... Et voilà que maintenant... Voilà qu’à présent... Elle sortait souvent sur le toit du café, s'appuyait contre un arbre et regardait la mer... Non, ce n'était pas la mer quelle cherchait. Elle suivait du regard le foulard rouge que l’étranger portait sur sa tête, comme si elle espérait apercevoir ses yeux, grands, noirs, brûlants, tels quelle les voyait en rêve... Là-bas, sur le sable près de la mer, avait commencé à fleurir sa plante préférée: le crocus des montagnes... — O-lia-lia... O-na-na... Les étoiles étaient suspendues au-dessus de la Terre, la Lune, au-dessus de la mer. — Tu viens de loin? Ali tressaillit. La voix venait d'en haut, du toit, il leva les yeux. Fatma se tenait sous l'arbre dont l'ombre couvrait Ali. Il rougit et dit en bégayant: — De... e... Smyrne... Loin d'ici... — Je viens de la montagne. Un silence. Le sang affluait à ses tempes, par vagues successives, tandis que la Tatare tenait ses yeux prisonniers et ne les laissait pas s'échapper des siens. — Pourquoi est-tu venu ici? Tu étais triste là-bas? — Je suis pauvre, je n'ai rien à moi: pas une petite étoile dans le ciel, ni un brin d'herbe sur terre... Je dois gagner ma vie... — Je t'ai entendu jouer. Un silence. — C'était gai... Chez nous aussi, dans les montagnes, c'était gai... Il y avait de la musique, les jeunes filles riaient... Chez nous, il n'y a pas la mer... Et chez vous? — Près de chez nous, non... — Il n'y en a pas? Et quand tu es chez toi, tu ne l'entends pas respirer? — Non. Chez nous, à la place de la mer, nous avons le sable... Le vent porte un sable brûlant et forme des collines qui ressemblent à des dos de chameaux... Chez nous... — Chut!... Elle montra de sous son voile son visage blanc et soigné et posa sur ses lèvres pleines et roses un doigt à l'ongle verni. Alentour, il n'y avait personne. La mer bleue, tel un deuxième ciel, les regardait et seule une silhouette de femme se glissa près de la mosquée. — Tu n'a pas peur, patronne, de parler avec moi? Que ferait Memet, s'il nous voyait? — Ce qu'il voudrait... — Il pourrait nous égorger, s’il nous voyait... — Il le pourrait... Le soleil ne s était pas encore montré mais déjà les pics de l’Yaïla se teintaient de rose. Les sombres rochers se détachaient tristement, tandis que la mer s’étendait en bas, sous le voile gris du sommeil. Nourla descendait du Yaïla en courant presque derrière ses buffles. Il était si pressé qu’il ne remarquait même pas l’herbe fraîche s’échapper de la charrette, glisser sur le dos des buffles et s’éparpiller sur la route à chaque fois qu’une des hautes roues, heurtant une pierre, faisait sursauter dans sa course la charrette tressée. Les buffles noirs, trapus, remuant leurs bosses poilues et leurs têtes à large front entrèrent dans le village et prirent la direction de leur maison, mais Nourla se ressaisit, les fit tourner d'un autre côté et s’arrêta juste devant le café. — Memet, où est Ali? lui demanda Nourla. Memet, l’air endormi, sauta sur ses pieds et se frotta les yeux. — Ali... Ali... quelque part ici... et il promena son regard sur les bancs vides. — Où est Fatma? — Fatma?... Fatma dort... — Ils sont dans la montagne! Memet regarda Nourla, les yeux écarquillés, traversa tranquillement le café et regarda dehors. Sur la route, se tenaient les buffles couverts d’herbe et le premier rayon du soleil se posait sur la mer. Memet revint auprès de Nourla. — Qu'est-ce que tu veux? — Tu es fou... Je te dis que ta femme s'est enfuie avec le rameur... je les ai vus dans la montagne en revenant de l'Yaïla. Memet leva les yeux. Après avoir écouté Nourla, il le repoussa, bondit hors de la maison et, se dandinant sur ses jambes torses, grimpa les escaliers. Il fit le tour de toutes les pièces puis bondit sur le toit du café — il était comme fou. — Osman! — cria-t-il d'une voix éraillée en plaçant ses mains en cornet autour de sa bouche — Sali! Djepar!... Bekir! Venez donc! — Il se tournait de tous côtés et appelait comme s'il y avait le feu: Ousseïn!... Mousta-fa! Les Tatares se réveillaient et apparaissaient sur les toits plats. Pendant ce temps, Nourla l'aidait en bas: — Assan!... Mamout!... Zekeria! — appelait-il en forçant la voix. Ces appels volaient au-dessus du village, montaient jusqu'aux maisons de la ville haute, puis dégringolaient, sautaient de toit en toit et rassemblaient les gens. Des fez rouges apparaissaient partout le long des sentiers abrupts et tortueux et convergeaient vers le café. Nourla expliquait ce qui s'était passé. Memet, rouge et hors de lui, promenait sans mot dire des yeux hagards sur la foule. Finalement, il courut jusqu’au bord du toit et sauta en bas, agile et leste comme un chat. Les Tatares parlaient bruyamment. Le sentiment de l’offense soudait maintenant tous ces gens unis par les liens du sang et qui, hier encore, se seraient brisés la tête pour une question d'eau. C’était non seulement l'honneur de Memet qui était en cause, mais celui de tout le clan. A cause d'un quelconque rameur, miséreux, répugnant, un domestique, un vagabond... On n'avait jamais vu ça. Et lorsque Memet sortit de sa maison en tenant le long couteau avec lequel il égorgeait les mou- tons, le fit briller au soleil et le mit à sa ceinture l'air décidé, le clan était prêt. — Conduis-nous! Nourla se mit en marche, derrière lui venait le boucher, boitant de sa jambe droite, puis la longue file des parents indignés et résolus. Le soleil avait fait son apparition et chauffait les rochers. Les Tatares montaient un sentier qu'ils connaissaient bien, en file, comme une colonne de fourmis. Ceux qui étaient devant se taisaient, seuls ceux qui se trouvaient derrière échangeaient entre eux quelques mots. Nourla avançait tel un chien courant qui flaire déjà sa proie, Memet, rouge et sombre, boitait de plus en plus. Bien qu'il fut encore tôt, les masses grises des rochers étaient déjà très chaudes, comme la grille d'un poêle. Sur leurs flancs nus, tantôt arrondis comme des coupoles géantes, tantôt pointus comme la crête des vagues en furie, l'euphorbe vénéneux étendait ses feuilles charnues, et plus bas, vers la mer, le câprier vert vif serpentait parmi les masses bleuâtres des pierres. Le petit sentier, étroit, à peine visible, semblable à la piste d'un animal sauvage, disparaissait par moments au milieu d'un désert de pierres, ou bien se cachait sous l'avancée d'un rocher. Là, il faisait frais et humide et les Tatares soulevaient leurs fez pour rafraîchir leurs têtes rasées. Puis il fallait de nouveau rentrer dans la fournaise, torride, étouffante, inondée d'un soleil aveuglant. Ils continuaient à gravir la montagne, avançant un peu le torse, se balançant légèrement sur leurs jambes arquées, contournant les prépices étroits et noirs, heurtant de l'épaule les crêtes des rochers et posant leurs pieds au bord des gouffres avec la sûreté des mulets. Plus ils avançaient, plus ils avaient de peine à contourner les obstacles, plus ils étaient brûlés en haut par le soleil, en-dessous par les pierres, et plus il y avait d'acharnement sur leurs visages rouges et obstinés, de fureur dans leurs yeux exorbités. Le souffle de ces rochers sauvages et stériles, dénudés, qui mouraient la nuit pour devenir le jour aussi chauds que des êtres vivants, pénétrait l’âme de ces hommes offensés qui allaient défendre leur honneur et leur droit contre l’Yaïla austère et inébranlable. Ils se hâtaient. Ils devaient capturer les fuyards avant qu’ils n’atteignent le petit village voisin de Souak et ne s’enfuient par la mer. Il est vrai qu’Ali et Fatma étaient des étrangers, qu’ils ne connaissaient pas les sentiers et qu’il leur était facile de s’égarer dans ce labyrinthe ; c’est sur cela que comptaient les poursuivants. Pourtant, bien que Souak ne fut plus très loin, on ne voyait personne nulle part. L’air était étouffant car le vent humide de la mer, auquel ils étaient habitués sur le rivage, n’arrivait pas jusqu’à eux. Lorsqu’ils descendaient dans un ravin ou escaladaient une pente, de toutes petites pierres coupantes s’éparpillaient sous leurs pieds. Ils se sentaient irrités, eux qui étaient décidés, fatigués et audacieux, car ils ne trouvaient pas ce qu’ils cherchaient alors qu’un travail quelconque attendait chacun au village. Les derniers firent une petite pause. Quant à Memet, il avançait toujours, un voile sur les yeux, agitant la tête comme un bouc furieux et, boitant, s’élevant et redescendant comme une vague. Ils commencèrent à perdre espoir. Nourla avait pris du retard, c’était évident. Ils avançaient pourtant encore. A plusieurs reprises déjà, là-bas, le sable gris de la rive abrupte de Souak avait brillé, puis disparu. Soudain, Zikeria, un des premiers, poussa un cri et s’arrêta. Tous se tournèrent vers lui ; sans dire un mot, il étendit le bras en avant, indiquant une corne rocheuse qui s’avançait vers la mer. Là-bas, derrière ce rocher, on vit passer le temps d’une seconde un foulard rouge. Leur coeur se mit à battre, la même idée leur était venue, s'ils arrivaient à pousser Ali sur cette corne, on pourrait le prendre très facilement. Nourla avait déjà un plan: il posa un doigt sur sa bouche, les fit taire, les sépara en trois groupes qui devaient entourer la corne sur trois côtés, sur le quatrième, le rocher tombait à pic dans la mer. Tous redoublèrent de précautions, comme à la chasse, seul Memet bouillonnait et fonçait en avant, transperçant le rocher d'un regard avide. Tout à coup, on vit apparaître de derrière le rocher un petit morceau de voile, suivi de la silhouette élancée du rameur qui semblait jaillir de la pierre. Fatma marchait devant, verte comme les premières feuilles d'un buisson de printemps, tandis qu'Ali, sur ses longues jambes étroitement enserrées dans un pantalon noir, avec sa veste bleue et son foulard rouge, grand et souple comme un jeune cyprès, se détachait comme un géant sur le fond du ciel. Lorsqu'ils parvinrent au sommet du rocher, une bande d'oiseaux s'envola et couvrit le bleu de la mer du treillis frémissant de ses ailes. Ali, selon toute évidence, s'était perdu et demandait conseil à Fatma. Ils regardaient avec inquiétude la pente escarpée derrière eux et cherchaient un sentier. Au loin, on apercevait la baie tranquille de Souak. Soudain Fatma prit peur et poussa un cri. Son voile glissa de sa tête et tomba sur le sol tandis qu'elle fixait avec terreur les yeux injectés de sang qui la regardaient, juste derrière le rocher. Ali tourna la tête et au même instant Zekeria, Djepar et Moustafa, tous ceux qui l'avaient écouté jouer de la flûte et avaient bu le café avec lui, grimpèrent sur le rocher, s'accrochant des pieds et des mains aux pierres pointues. Ils avaient cessé de se taire, de leurs poitrines, en même temps que leur respiration brûlante, s'échappaient toutes sortes d'imprécations destinées aux fuyards. Aucune fuite n'était possible. Ali se redressa, se cala les pieds sur les pierres, posa sa main sur son court couteau et attendit. Son beau visage pâle et fier, reflétait la bravoure d'un jeune aigle. Pendant ce temps, derrière lui, sur la pente abrupte, Fatma se débattait telle une mouette... Dun côté, il y avait la mer détestée, de l'autre, le boucher, encore plus haïssable. Elle voyait ses yeux hébétés, sa bouche bleue méchante, sa jambe courte et le couteau aiguisé qui servait à égorger les moutons... Son âme s'envola par-delà les montagnes. Elle revit son village natal ; on lui avait bandé les yeux, la musique jouait et le boucher l'emmenait vers la mer comme une petite brebis pour l'égorger. Elle se voila les yeux d'un geste désespéré et perdit l'équilibre... son vêtement jaune, décoré de demi-lunes, se pencha au-dessus du rocher et disparut parmi les cris des mouettes effrayées. Les Tatares prirent peur: cette mort simple et inattendue les éloigna d’Ali qui n’avait pas vu ce qui s'était passé derrière lui. Comme un loup, il regardait autour de lui, s'étonnant de leur attente. Avaient-ils peur? Il voyait devant lui des yeux sauvages qui brillaient, des visages rouges et enragés, des narines frémissantes, des dents blanches, et soudain cette vague de fureur déferla sur lui comme le ressac sur la mer. Ali se défendit. Il transperça la main de Nourla et, en tombant, il vit Memet lever son couteau au-dessus de lui et le lui enfoncer entre les côtes. Memet frappait avec la rage de celui qui est mortellement offensé et avec l'indifférence d'un boucher, pourtant, la poitrine d'Ali avait cessé de se soulever depuis longtemps et son visage avait trouvé la tranquillité. L'affaire était terminée, l’honneur du clan était lavé de la honte. Sur le rocher, à leurs pieds, gisait le corps du rameur et, à côté de lui, le voile piétiné et déchiré. Memet était ivre. Il titubait sur ses jambes torses et agitait les bras en gestes insensés et inutiles. Ayant écarté les curieux qui se pressaient autour du cadavre, il saisit Ali par un pied et commença à le traîner. Tous le suivirent. Ils repassèrent par les mêmes sentiers, descendant et escaladant les pentes, tandis que la belle tête d'Ali, au visage d'Animède, heurtait les pierres coupantes et se couvrait de sang. Par instants, elle se heurtait aux inégalités du sol et Ton avait l'impression qu'Ali marquait son approbation et disait: « oui... oui... ». Les Tatares le suivaient en criant des injures. Lorsque la procession entra finalement dans le village, tous les toits plats se couvrirent de groupes bigarrés de femmes et d'enfants et ressemblèrent aux jardins de Sémiramis. Des centaines d'yeux curieux accompagnèrent le cortège jusqu'à la mer. Là, sur le sable blanc, sous le soleil de midi, se trouvait la chaloupe noire, légèrement penchée, telle un dauphin au flanc éventré rejeté par la mer au cours d'une tempête. Les vagues d'un bleu tendre, pures et chaudes comme la poitrine d'une jeune fille, jetaient sur le rivage une fine dentelle d'écume. La mer et le soleil se fondaient en un joyeux sourire, qui portait très loin, au-delà des habitations tatares, au-delà des jardinets, des forêts noires, jusqu'aux masses grises et brûlantes du Yaïla. Tout souriait. Sans un mot, sans se concerter, les Tatares soulevèrent le corps d'Ali, le mirent dans la barque et, accompagnés par les cris alarmés des femmes qui parvenaient des toits plats du village tels les cris des mouettes effrayées, ils poussèrent ensemble la barque à la mer. La barque glissa avec un bruissement sur les pierres, une vague s'éleva, la chaloupe se mit à osciller puis s'arrêta. Elle était immobile tandis que les vagues s’agitaient autour d’elle, frappaient ses flancs, les éclaboussant d’écume puis, finalement, imperceptiblement, l'entraînèrent vers la mer. Ali voguait au-devant de Fatma.

Tchernihiv, janvier 1902. https://www.facebook.com/groups/1731118743869948/

alexandre0Bonne journée mes amis! Je suis ravi de partager avec vous!

Mykhailo Kotsiubynsky Mykhailo Mykhailovych Kotsiubynsky (en ukrainien: Михайло Михайлович Коцюбинський, né le 17 septembre 1864 à Vinnytsia - mort le 25 avril 1913 à Kiev) est un auteur ukrainien dont les écrits décrivent la vie typique dans l'Ukraine du début du xxe siècle. Les premières histoires composées par Kotsiubynsky sont des exemples de réalisme ethnographique. Dans ses œuvres ultérieures, son style devient plus sophistiqué, faisant de lui un des plus talentueux écrivains impressionnistes et modernistes ukrainiens. Il grandit à Vinnytsia, ainsi que dans d'autres villes et villages de Podolie, où son père travaille comme fonctionnaire. Il étudie à l'école religieuse de Charhorod de 1876 à 1880, puis au séminaire de Kamianets-Podilskyï, mais il en est exclu en 1882 pour ses activités politiques en lien avec la mouvance socialiste. Il est déjà influencé par le renouveau national ukrainien, et en 1884, il écrit sa première nouvelle en ukrainien: Andriy Soloviyko (en ukrainien: Андрій Соловійко).

SUR LE ROCHER (AQUARELLE) Traduit de l'ukrainien par Ivan HNATIUK

De l'unique café du village tatare, la vue était belle sur la mer et les sables gris du rivage. Le bleu vif de la mer, que prolongeait à l'infini un ciel azuré pénétrait fortement par les fenêtres ouvertes et par les portes qui donnaient sur une longue véranda à colonnes. L'air étouffant de cette journée d'été prenait des teintes doucement bleutées où venaient se fondre et s'estomper les contours des montagnes du littoral. Le vent soufflait de la mer. L'air frais, salé, attirait les clients qui, après avoir commandé un café, se pressaient auprès des fenêtres ou s'asseyaient sur la véranda. Le patron du café, un boiteux, du nom de Memet, très attentif aux désirs de ses clients, criait à son frère cadet: « Djepar... bir kavé... eki kavé » (1), il se penchait à la porte pour respirer l'air frais et humide et ôter, ne fût-ce qu'un instant, sa calotte de sa tête rasée. Tandis que Djepar, rouge de chaleur, ravivait le feu dans la cheminée et remuait le café pour obtenir un bon « kaïmak » (2), Memet scrutait du regard la mer. — On aura de la tempête! — s'exclama-t-il sans se

(1) Un café... deux cafés. (2) Ecume du café.

retourner — le vent se lève ; là-bas, on plie les voiles. Les Tatares tournèrent la tête vers la mer. Dans une grande chaloupe noire, qui semblait se diriger vers le rivage, on pliait en effet les voiles... Le vent les gonflait et, telles de grands oiseaux blancs, elles s'échappaient des mains des occupants de l'embarcation; la barque se pencha et inclina son flanc sur les vagues bleues. — Elle vient vers nous — dit Djepar — je la reconnais, c'est celle du Grec qui nous apporte le sel. Memet aussi avait reconnu la barque. Pour lui, cela avait de l'importance car, outre le café, il tenait une petite boutique, également la seule du village, et il était boucher. Le sel lui était donc indispensable. Lorsque la barque se fut approchée, Memet quitta le café et s'avança vers la plage. Les clients s'empressèrent de vider leurs tasses et le suivirent. Ils traversèrent une rue étroite et abrupte, contournèrent la mosquée et descendirent le sentier pierreux qui menait à la mer. La mer, d'un bleu foncé, s'agitait ; son écume bouillonnait sur le rivage. La chaloupe dansait sur place, frappait l'eau comme un poisson qui se débat, et n'arrivait pas à atteindre le rivage. Le Grec aux moustaches grises et un jeune rameur, élancé, aux longues jambes, s'épuisaient en souquant sur les rames sans parvenir à faire avancer la barque jusqu'aux sables du rivage. Le Grec jeta alors l'ancre à la mer, le rameur se déchaussa rapidement et enroula ses pantalons jaunes au-dessus de ses genoux. Du rivage, les Tatares parlaient au Grec. Les vagues bleues arrivaient en bouillonnant à leurs pieds, fondaient en bruissant sur le sable et s'enfuyaient vers la mer. — Es-tu prêt, Ali? cria le Grec au rameur. En guise de réponse, Ali passa ses jambes nues hors de la barque et sauta dans l'eau. D'un geste habile, il saisit le sac de sel que tendait le Grec, le jeta sur ses épaules et le porta au rivage. Sa silhouette élancée, enserrée dans des pantalons jaunes et une veste bleue, son visage exhalant la santé et bronzé par le vent, le foulard rouge qui enserrait sa tête, se détachaient de façon admirable sur le fond bleu de la mer. Ali jeta sur le sable son fardeau et s élança à nouveau vers la mer, enfonçant ses mollets roses et mouillés dans une écume légère et blanche comme du blanc d'oeuf battu, que lavaient plus loin des vagues pures et bleues. Il courait jusqu'au Grec et était obligé de saisir le moment où la barque s'abaissait au niveau de son épaule pour s'emparer du lourd sac de sel. La barque se débattait entre les vagues et tirait sur son ancre comme un chien sur sa chaîne tandis qu'Ali courait toujours, de la barque au rivage et du rivage à la barque. Les vagues le rattrappaient et lui jetaient sous les jambes des pelotes d'écume blanche. Parfois, Ali laissait échapper le moment propice, il s'aggrippait alors au flanc de la chaloupe et remontait avec elle, comme un crabe accroché à la coque. Les Tatares étaient de plus en plus nombreux sur le rivage. Dans le village, sur les toits plats des maisons, en dépit de la chaleur, apparaissaient des femmes tatares qui, vues de loin, ressemblaient à des fleurs disséminées sur des parterres. La mer se faisait houleuse. Des mouettes s'élançaient des rochers isolés du rivage, frôlaient de leurs poitrines les vagues et pleuraient au-dessus de la mer assombrie, transformée. De petites vagues se rassemblaient et, tels de grands morceaux de verre aux reflets verdâtres, s'approchaient furtivement, imperceptiblement du rivage et tombaient sur le sable en s'éparpillant en flocons d'écume blanche. On entendait un bouillonnement et des bruits sourds sous la barque qui sautait et plongeait comme si, montée sur des bêtes aux cri- nières d'écume, elle était emportée on ne sait où. L'eau, près du rivage, devenait trouble et jaune ; les vagues rejetaient du fond de la mer sur le rivage du sable et des pierres et, en se retirant, les traînaient avec un bruit tel qu'on aurait pu croire qu'il y avait là quelque monstre qui grondait et grinçait des dents. Une demi- heure plus tard, le ressac sautait déjà de l'autre côté des rochers, inondait la route qui longeait le rivage et s'approchait des sacs de sel. Les Tatares reculèrent pour ne pas mouiller leurs babouches. — Memet!... Nourla!... aidez-nous donc, sinon le sel va être mouillé... Ali!... vient par ici — criait d'une voix éraillée le Grec. Les Tatares se mirent en branle et, pendant que le Grec dansait avec sa barque sur les vagues, regardant la mer avec tristesse, le sel fut mis en lieu sûr. La mer avançait toujours. Le bruit monotone et rythmé des vagues se transformait en fracas, d'abord sourd comme un souffle pénible, puis fort et bref, comme le bruit d'un canon tirant dans le lointain. Dans le ciel, les nuages se pressaient en toiles d'araignées grises. La mer, agitée, déjà trouble et sombre, sautait sur le rivage et recouvrait les rochers sur lesquels s'écoulaient ensuite des traînées d'eau sale et écumeuse. — On aura de la tempête! cria Memet au Grec. Tire ta barque sur la rive. — Quoi? que dis-tu, cria le Grec, s'efforçant de couvrir le bruit du ressac. — La barque, sur la rive! cria de toutes ses forces Nourla. Le Grec, inquiet, s'affairait au milieu des embruns et du rugissement des vagues ; il se mit à dénouer la chaîne et à attacher une grosse corde. Ali se précipita vers la chaîne. Les Tatares ôtèrent leurs babouches, retroussèrent leurs pantalons et se mirent à l'aider. Alors le Grec leva l'ancre et la barque s'avança jusqu’au rivage, soulevée par une vague sale qui inonda les Tatares de la tête aux pieds. Le groupe des Tatares, courbés et trempés, tirait en poussant de grands cris la chaloupe noire, semblable à un monstre marin ou à un énorme dauphin. Finalement, la chaloupe se coucha sur le sable. On l'attacha à un pieu. Les Tatares se secouèrent et commencèrent à peser le sel avec le Grec. Ali les aidait, mais parfois, lorsque son patron était absorbé à discuter avec les acheteurs, il regardait le village qu'il ne connaissait pas. Le soleil était déjà au-dessus des montagnes. Sur l'avancée nue et grise du rocher, s'agglutinaient de petites maisons tatares faites de pierres, aux toits plats de terre battue, superposées les unes sur les autres comme un château de cartes, sans ombre, sans porches, sans rues. Des sentiers tortueux serpentaient sur cette pente, aboutissaient sur les toits et réapparaissaient plus bas, au bas d'un escalier de pierre. Tout cela était noir et nu. Sur un toit seulement poussait, on ne sait par quel miracle, un mûrier frêle qui, vu d'en bas, semblait poser une couronne sombre sur l'azur du ciel. Au loin, derrière le village, on découvrait par contre un monde enchanteur. Dans des vallées profondes, emplies d'une brume bleutée, verdoyaient des vignes, se serraient des masses de pierres que le soleil du soir colorait en rose ou sur lesquelles se détachaient en bleu d'épaisses forêts de sapins. Les montagnes dénudées et rondes, comme des tentes géantes, projetaient leur ombre noire et les pics éloignés, d'un bleu-gris, semblaient être les créneaux de nuages immobiles. Le soleil par moments envoyait de derrière les nuages, dans la brume, vers le fond de la vallée, des faisceaux de fils d'or obliques qui coupaient les rochers roses, les forêts bleues, les lourdes tentes noires et allumaient des feux sur les pics pointus. Comparé à ce spectacle féerique, le village tatare semblait n'être qu'un amoncellement de pierres désert, que seules animaient des jeunes filles élancées qui, en file, revenaient de la fontaine portant de grandes cruches sur l'épaule. A l'extrémité du village, dans une vallée profonde, un ruisseau courait parmi les noyers. Le ressac de la mer avait arrêté son cours et l'eau se répandait entre les arbres, reflétant leur feuillage, les amples vêtements écarlates des femmes tatares et les corps nus des enfants. — Ali! cria le Grec — aide-nous à verser le sel. Ali l'entendit à peine tant était fort le rugissement de la mer. Un nuage salé, formé de fines gouttelettes, était suspendu au-dessus du rivage. La mer, trouble, était maintenant déchaînée, les vagues s'étaient transformées en lames. Elles se dressaient sur la mer, hautes, furieuses, frangées de crêtes blanches d'où se détachaient et s'envolaient en craquant de longs paquets d'écume. Les lames battaient sans arrêt le rivage, emportaient sous elles les vagues de retour, sautaient au-dessus d'elles et inondaient le rivage en rejetant un sable gris et fin. L'eau était partout, inondait tout, remplissait tous les trous du rivage. Soudain, les Tatares entendirent un craquement et sentirent que l'eau pénétrait dans leurs babouches: une grosse vague avait soulevé la barque et l'avait jetée sur le pieu. Le Grec se précipita en courant et poussa un cri: il y avait une brèche dans la barque. Il criait de douleur, jurait, pleurait — mais le bruit de la mer recouvrait ses lamentations. Il fallut tirer la barque plus loin et l'attacher à nouveau. Le Grec était si abattu qu'en dépit de la nuit qui tombait et des appels de Memet qui l'invitait à venir au café, il n'alla pas au village et resta sur le rivage. Tels des spectres, Ali et lui erraient parmi les embruns, le fracas coléreux et l'odeur forte de la mer qui les pénétrait. La lune s'était levée depuis longtemps et elle sautait d'un nuage à l'autre ; sous sa lumière, la côte, blanche d'écume, semblait couverte dune neige duveteuse. Finalement, Ali séduit par les lumières du village, persuada le Grec d'aller au café. Le Grec transportait le sel dans les villages côtiers de la Crimée une fois par an, et habituellement à crédit. Le lendemain, pour ne pas perdre de temps, il dit à Ali de réparer la barque et il partit, empruntant un chemin de montagne, recueillir dans les villages l'argent qu'on lui devait — le sentier longeant la côte était inondé et, du côté de la mer, le village était coupé du monde. A partir de midi les vagues commencèrent à baisser et Ali se mit au travail. Le vent agitait le foulard rouge que portait sur la tête le rameur affairé auprès de la barque et qui chantait à mi-voix une chanson monotone comme le ressac de la mer. A l'heure voulue, en bon musulman, il étendit sur le sable son foulard et se mit à genoux, dans une pieuse sérénité. Le soir, selon son habitude, il alluma un feu près de la mer pour se faire du pilaf avec le riz mouillé qui restait dans la chaloupe et il s'apprêtait à passer la nuit auprès d'elle lorsque Memet l'appela au café. Là, une fois par an seulement, lorsqu'arrivaient les acheteurs de raisin, il était difficile de trouver de la place, mais ce n'était pas le cas ce jour-là. Le café était calme. Djepar somnolait à côté du poêle aux parois duquel était accrochée la vaisselle brillante tandis qu'à l'intérieur sommeillait et se consumait le feu. Lorsque Memet réveillait son frère en criant: « le café », Djepar sursautait, se levait d'un bond et faisait marcher le soufflet pour attiser la flamme. Dans le poêle, le feu grinçait des dents, jetait des étincelles et projetait des reflets brillants sur la vaisselle de cuivre tandis que dans la maison se répandait l’odeur appétissante du café frais. Au plafond, les mouches bourdonnaient. Autour des tables, sur de larges bancs recouverts de tissu rouge, des Tatares étaient assis ; là, ils jouaient aux dés ; là-bas, aux cartes, et partout s’alignaient de petites tasses de café noir. Le café était le coeur du village, l’endroit vers lequel convergeaient tous les intérêts de la population, tout ce qui faisait vivre les gens du rocher. C’était là que siégeaient les clients les plus importants: le vieux et sévère moulla Assan, portant un turban et un long vêtement ample qui pendait comme un sac sur son corps osseux et raide. Il avait un air sombre et était têtu comme un âne, aussi, tous l'entouraient de respect. Il y avait aussi Nourla « l’effendi » (1), homme riche qui possédait une vache rousse, une charrette d’osier tressé et une paire de boeufs ; il y avait encore le « iouzbach » (2), homme aisé, propriétaire de l’unique cheval du village. Ils étaient tous parents, de même que les autres habitants de ce petit village perdu, ce qui ne les empêchait pas d’être partagés en deux clans ennemis. La cause de leur discorde était la petite source, qui jaillissait d'un rocher et s’écoulaient en un mince ruisseau juste au milieu du village, entre les jardins des Tatares. C’était cette eau qui donnait la vie à tout ce qui poussait sur le rocher et, lorsqu’une moitié du village la faisait passer dans ses jardinets, l’autre moitié en avait gros sur le coeur de voir le soleil flétrir ses oignons. Les deux personnages les plus riches et les plus influents du village avaient leur jardin de part et d’autre du ruisseau: Nourla, à droite, l’iouzbach, à gauche. Et quand ce dernier faisait passer l’eau sur sa terre, Nourla endiguait le ruisseau en amont, le faisait passer chez lui et déversait l'eau dans son jardin. Cela mettait en colère les habitants de la rive gauche qui, oubliant leurs liens de

(1) Appellation respectueuse, Monsieur. (2) « Capitaine ».

parenté, défendaient le droit à la vie de leurs oignons. On en venait aux mains. Nourla et riouzbach se trouvaient donc à la tête de deux clans ennemis, mais celui du iouz- bach l'emportait en quelque sorte, car il avait pour lui le moulla Assan. Cette hostilité se faisait sentir également au café: lorsque les partisans de Nourla jouaient aux dés, ceux du iouzbach les regardaient avec mépris et se mettaient à jouer aux cartes. Ces ennemis ne s'accordaient que sur un point: tous buvaient du café. Memet, qui n'avait pas de jardin et qui, en tant que commerçant, se tenait au-dessus des querelles de parti, boitillait sans arrêt sur ses jambes torses, allant de Nourla au iouzbach, les faisant taire et les calmant. Son visage lisse et sa tête rasée reluisaient comme ceux d'un mouton écorché et dans ses yeux rusés et toujours rouges errait une petite flamme inquiète. Il était toujours préoccupé par quelque chose, réfléchissant sans cesse, se souvenait, comptait, courait tantôt à l'épicerie, tantôt à la cave et revenait à ses clients. Parfois, il se précipitait hors du café, levait la tête vers le toit plat et appelait: — Fatma!... Alors, du toit de la maison, qui s'élevait au-dessus du café, se détachait telle une ombre, enroulée dans une couverture, une femme qui traversait sans bruit le toit jusqu'au bord. Il lui jetait des sacs vides ou lui donnait des ordres d'une voix grinçante et brusque, en quelques mots, d'un ton autoritaire, comme un patron qui s'adresse à une servante, et l'ombre disparaissait aussi discrètement qu'elle était apparue. Ali l'avait aperçue une fois. Il se tenait auprès du café et regardait des babouches jaunes qui avançaient sur les marches de pierre reliant la maison de Memet à la terre, puis il avait vu un voile vert clair, qui tombait en plis jusqu'aux pantalons rouges et bouffants d'une silhouette élancée. Elle descendait silencieusement, len- tement, portant d'une main une cruche vide, de l'autre soutenant son voile noir pour que l'étranger ne puisse voir que ses grands yeux noirs, allongés, expressifs comme ceux d'une biche. Elle avait posé son regard sur Ali puis baissé les paupières et continué son chemin, sans bruit, tranquillement, telle une prêtresse égyptienne. Il avait alors semblé à Ali que ces yeux s'étaient enfoncés dans son coeur et qu'il les emportait avec lui. Au bord de la mer, réparant sa barque et chantant à mi-voix des chansons monotones, il voyait ces yeux-là. Il les voyait partout: dans les vagues transparentes et sonores comme le verre, dans les rochers brûlants qui brillaient au soleil. Ces yeux le fixaient même du fond de sa tasse de café noir. Il regardait maintenant plus souvent en direction du village et il voyait sur le toit du café, sous un arbre isolé, la silhouette indistincte d'une femme tournée vers la mer.

Dans le village, on s'était habitué à Ali. Les jeunes filles, en revenant de la fontaine, découvraient leur visage comme par inadvertance lorsqu'elles rencontraient le beau Turc, puis, rougissantes, pressaient le pas et chuchotaient entre elles. La gaieté de son caractère plaisait aux jeunes gens. Par les soirs d'été, si doux et si frais, quand les étoiles étaient suspendues au-dessus de la Terre et la Lune au-dessus de la mer, Ali sortait sa flûte, apportée de Smyrne, s'installait près du café ou ailleurs, et conversait avec son pays natal à l'aide de sons tristes qui déchiraient le coeur. La flûte attirait les jeunes gens. Ils comprenaient la chanson de l'Orient et bientôt, dans l'ombre tissée de lumière bleue des habi- tâtions de pierre, une ambiance était créée ; la flûte répétait la même et unique mélopée, monotone, indistincte, interminable, comme la chanson du grillon ; l'âme s'emplissait de nostalgie, le coeur se serrait et les Tatares, subjugués par la mélodie, reprenaient en cadence la chanson. — O-lia-lia... O-na-na... D'un côté, dormait le monde mystérieux des immenses montagnes noires, de l'autre s'étendait la mer, calme, qui soupirait à travers son sommeil comme un petit enfant et tremblait sous la lune comme une route d'or... — O-lia-lia... O-na-na... Ceux qui regardaient d'en haut, de leurs nids de pierres, voyaient par moments un bras tendu passer au milieu d'un rayon de lune, ou les épaules tremblantes d'un danseur, et écoutaient le refrain monotone, lancinant, qui accompagnait la flûte. Fatma, elle aussi, écoutait. Elle venait de la montagne. D'un village éloigné où vivaient d'autres gens, des gens différents, où l'on avait d'autres coutumes, où étaient restées ses amies. Là-bas, il n'y avait pas la mer. Un jour, le boucher était venu, il avait donné à son père plus d'argent que ne pouvait en donner aucun des jeunes gens du village et il l'avait emmenée avec lui. Il était répugnant, désagréable, étranger, comme tous les habitants d'ici, comme tout ce pays même. Ici, elle n'avait ni famille, ni amies, ni personne à qui se confier ; c'était le bout du monde d'où ne partait même aucune route. — O-lia-lia... O-na-na... Il n'y avait même pas de route, car dès que la mer se fâchait, elle recouvrait l'unique sentier que se trouvait près de la côte. Ici, il n'y avait que la mer, la mer partout. Le matin, sa couleur bleue était éblouissante, le jour elle roulait des vagues vertes, la nuit elle res- pirait comme un malade... Quand il faisait beau, elle irritait par sa tranquillité ; quand le temps était mauvais, elle crachait sur le rivage, s'agitait dans tous les sens, rugissait comme une bête et empêchait de dormir... son odeur pénétrante, qui donnait la nausée, s'infiltrait jusqu'à l'intérieur de la maison... Impossible de s'enfuir, de se cacher, la mer était partout, la regardait... Par instants, elle s’agitait, se couvrait d'une brume blanche comme la neige des montagnes, on avait alors l'impression qu'elle n'était plus là, quelle avait disparu, mais sous cette brume elle s'agitait, soupirait, semblait dire: vous allez voir, maintenant! — Hou-hou-o... Hou-hou-o... Hou-hou-o... — O-lia-lia... O-na-na... La mer s'agitait sous la brume comme un enfant qui s'agite dans ses langes et les arrache... De longs morceaux de brume, déchirés, s'élevaient, s'accrochaient à la mosquée, enveloppaient le village, s’infiltraient dans les maisons, oppressaient les poitrines ; on ne voyait même pas le soleil... Et voilà que maintenant... Voilà qu’à présent... Elle sortait souvent sur le toit du café, s'appuyait contre un arbre et regardait la mer... Non, ce n'était pas la mer quelle cherchait. Elle suivait du regard le foulard rouge que l’étranger portait sur sa tête, comme si elle espérait apercevoir ses yeux, grands, noirs, brûlants, tels quelle les voyait en rêve... Là-bas, sur le sable près de la mer, avait commencé à fleurir sa plante préférée: le crocus des montagnes... — O-lia-lia... O-na-na... Les étoiles étaient suspendues au-dessus de la Terre, la Lune, au-dessus de la mer. — Tu viens de loin? Ali tressaillit. La voix venait d'en haut, du toit, il leva les yeux. Fatma se tenait sous l'arbre dont l'ombre couvrait Ali. Il rougit et dit en bégayant: — De... e... Smyrne... Loin d'ici... — Je viens de la montagne. Un silence. Le sang affluait à ses tempes, par vagues successives, tandis que la Tatare tenait ses yeux prisonniers et ne les laissait pas s'échapper des siens. — Pourquoi est-tu venu ici? Tu étais triste là-bas? — Je suis pauvre, je n'ai rien à moi: pas une petite étoile dans le ciel, ni un brin d'herbe sur terre... Je dois gagner ma vie... — Je t'ai entendu jouer. Un silence. — C'était gai... Chez nous aussi, dans les montagnes, c'était gai... Il y avait de la musique, les jeunes filles riaient... Chez nous, il n'y a pas la mer... Et chez vous? — Près de chez nous, non... — Il n'y en a pas? Et quand tu es chez toi, tu ne l'entends pas respirer? — Non. Chez nous, à la place de la mer, nous avons le sable... Le vent porte un sable brûlant et forme des collines qui ressemblent à des dos de chameaux... Chez nous... — Chut!... Elle montra de sous son voile son visage blanc et soigné et posa sur ses lèvres pleines et roses un doigt à l'ongle verni. Alentour, il n'y avait personne. La mer bleue, tel un deuxième ciel, les regardait et seule une silhouette de femme se glissa près de la mosquée. — Tu n'a pas peur, patronne, de parler avec moi? Que ferait Memet, s'il nous voyait? — Ce qu'il voudrait... — Il pourrait nous égorger, s’il nous voyait... — Il le pourrait... Le soleil ne s était pas encore montré mais déjà les pics de l’Yaïla se teintaient de rose. Les sombres rochers se détachaient tristement, tandis que la mer s’étendait en bas, sous le voile gris du sommeil. Nourla descendait du Yaïla en courant presque derrière ses buffles. Il était si pressé qu’il ne remarquait même pas l’herbe fraîche s’échapper de la charrette, glisser sur le dos des buffles et s’éparpiller sur la route à chaque fois qu’une des hautes roues, heurtant une pierre, faisait sursauter dans sa course la charrette tressée. Les buffles noirs, trapus, remuant leurs bosses poilues et leurs têtes à large front entrèrent dans le village et prirent la direction de leur maison, mais Nourla se ressaisit, les fit tourner d'un autre côté et s’arrêta juste devant le café. — Memet, où est Ali? lui demanda Nourla. Memet, l’air endormi, sauta sur ses pieds et se frotta les yeux. — Ali... Ali... quelque part ici... et il promena son regard sur les bancs vides. — Où est Fatma? — Fatma?... Fatma dort... — Ils sont dans la montagne! Memet regarda Nourla, les yeux écarquillés, traversa tranquillement le café et regarda dehors. Sur la route, se tenaient les buffles couverts d’herbe et le premier rayon du soleil se posait sur la mer. Memet revint auprès de Nourla. — Qu'est-ce que tu veux? — Tu es fou... Je te dis que ta femme s'est enfuie avec le rameur... je les ai vus dans la montagne en revenant de l'Yaïla. Memet leva les yeux. Après avoir écouté Nourla, il le repoussa, bondit hors de la maison et, se dandinant sur ses jambes torses, grimpa les escaliers. Il fit le tour de toutes les pièces puis bondit sur le toit du café — il était comme fou. — Osman! — cria-t-il d'une voix éraillée en plaçant ses mains en cornet autour de sa bouche — Sali! Djepar!... Bekir! Venez donc! — Il se tournait de tous côtés et appelait comme s'il y avait le feu: Ousseïn!... Mousta-fa! Les Tatares se réveillaient et apparaissaient sur les toits plats. Pendant ce temps, Nourla l'aidait en bas: — Assan!... Mamout!... Zekeria! — appelait-il en forçant la voix. Ces appels volaient au-dessus du village, montaient jusqu'aux maisons de la ville haute, puis dégringolaient, sautaient de toit en toit et rassemblaient les gens. Des fez rouges apparaissaient partout le long des sentiers abrupts et tortueux et convergeaient vers le café. Nourla expliquait ce qui s'était passé. Memet, rouge et hors de lui, promenait sans mot dire des yeux hagards sur la foule. Finalement, il courut jusqu’au bord du toit et sauta en bas, agile et leste comme un chat. Les Tatares parlaient bruyamment. Le sentiment de l’offense soudait maintenant tous ces gens unis par les liens du sang et qui, hier encore, se seraient brisés la tête pour une question d'eau. C’était non seulement l'honneur de Memet qui était en cause, mais celui de tout le clan. A cause d'un quelconque rameur, miséreux, répugnant, un domestique, un vagabond... On n'avait jamais vu ça. Et lorsque Memet sortit de sa maison en tenant le long couteau avec lequel il égorgeait les mou- tons, le fit briller au soleil et le mit à sa ceinture l'air décidé, le clan était prêt. — Conduis-nous! Nourla se mit en marche, derrière lui venait le boucher, boitant de sa jambe droite, puis la longue file des parents indignés et résolus. Le soleil av

Merci pour le partage chèr mr vincent6!

Avec grand plaisir. Et vive Scriabine!!!

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