CHRONIQUE DE JÉRUSALEM: LE RABBIN QUI DEVAIT ORCHESTRER LA CAMPAGNE...

CHRONIQUE DE JÉRUSALEM: LE RABBIN QUI DEVAIT ORCHESTRER LA CAMPAGNE D’ORIENTATION DES AMES PERDUES Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.

On ne comprenait pas pourquoi le peuple juif se rétrécissait comme une peau de chagrin alors qu’il passait pour l’un des plus ingénieux au monde. On investissait des sommes considérables dans la rétention des plus jeunes, ils étaient des maillons dans les de longues chaînes de générations, ils devaient les perpétuer. Or ils n’arrêtaient pas de prendre des filles et fils des Gentils et de s’assimiler aux Etats-Unis, en Europe et en Océanie. On se demandait pourquoi l’on perdait des âmes plus que l’on n’en gagnait. Les intégristes et les orthodoxes ne s’accordaient que pour mettre en garde contre ce qu’ils nommaient « la Shoah par l’assimilation ». Bien sûr ils ne parlaient pas avec les conservatives et traitaient les libéraux de nouveaux-chrétiens, ils n’en persistaient pas moins à tenter de les gagner à leur vision du judaïsme dont ils vantaient la résistance et l’anachronisme. La vérité, la désolante vérité, était que l’adhésion au judaïsme, pour séduisant qu’il parût, était dissuadée par les rabbins les plus obscurs, volontiers ségrégationnistes sinon racistes. Le génie n’était pas leur lot, mais celui des juifs qui s’assimilaient. C’est ce qu’ils ne pouvaient admettre, ils se considéraient comme des élus parmi les élus et ils créèrent une cellule au sein du ministère des Cultes chargée de convertir les juifs douteux. Ils ne proposaient pas de leur changer de mère, puisque n’étaient reconnus comme juifs que ceux nés de mères juives ou convertis conformément à la Loi rabbinique, mais de leur inculquer les rudiments du judaïsme, les atteler à l’étude de la Torah et les exercer à observer la Loi. Ne doutant du succès de leur mission, ils décidèrent d’ouvrir un réseau d’ateliers pour préparer les candidats à la conversion et les accompagne au trône du prophète Elie où ils se laisseraient circoncire et aux bains rituels où ils se laveraient de leurs antécédents pour être admis dans le chœur des liseurs de la Torah.

On se lança à la recherche d’un directeur qui allierait le sens de l’organisation à la vocation rabbinique. Bien sûr on ouvrit les candidatures au grand public. Les intégristes, tous rabbins, étaient si nombreux qu’ils cherchaient une sortie honorable des Tentes de la Torah où ils s’étaient enrayés à ressasser les mêmes textes sans rien innover. Ils avaient de grandes familles, des filles à doter, des parents à soutenir et les subsides de l’Etat et de la Philanthropie diminuaient d’année en année. Ils cherchaient désespérément un poste rémunéré qui ne leur aliénerait pas leurs maîtres ou leurs beaux-parents ni ne les sortirait de la sacro-sainte communauté de Dieu. Ils étaient prêts à s’exiler en Sibérie, en Mandchourie ou en Alaska pour repêcher des âmes juives plutôt que de se retrouver surveillants de cashrout dans un restaurant ou fossoyeurs de la Société mortuaire.

Bien sûr les membres de la commission écartèrent toutes les candidatures. C’est qu’à l’exception du président qui cumulait les fonctions et les honneurs, ils ne comprenaient pas pourquoi un autre qu’eux mériterait le poste. Ils ne désespéraient pas que ne trouvant personne, il ne leur soit pas proposé. On décida – deuxième stade dans ce genre d’appel d’offre – de recourir aux services d’un chasseur de têtes. On ne lésina pas sur les moyens – il en allait de l’avenir du peuple juif, on prit le meilleur, un ancien colonel qui se mit aussitôt à chercher un général rabbin. Les généraux passaient pour les personnes les plus polyvalentes au monde. Ils avaient commandé des divisions de blindés ou de navettes marines, ils avaient orchestré des campagnes militaires, ils pouvaient s’acquitter de toutes les tâches. Diriger de grosses industries pharmaceutiques, des Fonds d’investissement, des compagnies pétrolières, des multinationales numériques, des universités… C’étaient des stratèges émérites et pour avoir été généraux, ce ne pouvait être que les hommes les plus… moraux au monde. Le chasseur de têtes soumit les CV des trois généraux rabbins qu’il trouva encore en vie. L’un dirigeait le Centre national de réhabilitation religieuse des chantiers archéologiques, le deuxième était le conseiller militaire le plus proche du président géorgien qui se piquait de racines juives, le troisième orchestrait la contre-offensive contre les associations universitaires, para universitaires et extra universitaires qui menaient une campagne de dénigrement d’Israël. Quand la commission entendit le coût du moins cher des trois héros, elle déchanta. A ce prix, augmenté du prix de revient de ses assistants, de ses missionnaires, des cours accélérés de judaïsation, ce serait payer trop cher toute nouvelle âme juive.

Le chasseur de têtes se rabattit sur les Grands Rabbins qui, sitôt à la retraite, découvraient que c’était ce qui pouvait arriver de pire dans une carrière rabbinique. Sans plus d’honneurs, d’homélies retransmises aux quatre coins du globe, de réceptions de prélats étrangers. En général, ils pantouflaient au service des grandes villes dont ils servaient comme Grands Rabbins. Or il était plus de Grands Rabbins en quête de pantoufles que de grandes villes. Mais, pour savoir par le détail ce qu’était un Grand Rabbin, les membres de la commission les savaient dénués de tout autre sens stratégique que celui du Ciel et des textes qui le documentaient. Le chasseur de têtes acheva de se discréditer en proposant les sulfureux présidents-directeurs des trois associations soi-disant caritatives les plus puissantes de Jérusalem. Le président-fondateur de Dala était un homme flamboyant et efficace. Pendant des années, il avait combattu les sionistes dans les rangs des intégristes opposés à l’existence d’Israël. Puis il s’était rangé et reconverti dans l’activisme para mortuaire. Il n’enterrait pas les morts, il n’était pas habilité à le faire, il ramassait leurs morceaux sur les lieux des attentats ou les exhumait des éboulis. Ses hommes étaient les premiers à accourir, avant les pompiers, les ambulances et la police. Il était présent sur tous les lieux de sinistre au monde ce qui lui valait la reconnaissance de l’Etat et le soutien de la Philanthropie. Au bout de quelques décennies, il orchestrait une armée de sauveteurs sans frontières. Le président-directeur général de Panim avait créé un réseau de restos du cœur ouverts principalement aux intégristes qui, pour combler leur âme de l’étude permanente de la Torah, avaient du mal à remplir leur ventre. Il assurait des dizaines de milliers de repas et livrait autant de paquets de provisions aux familles dans le besoin. Le président national de la toute puissante Société mortuaire qui avait des succursales dans tout le pays et procédait, bon jour mal jour, à quelques centaines d’inhumations. Les trois hommes étaient, de tous les avis, de fins politiciens, roués aux techniques de collecte de fonds publics et privés. Nul ne doutait de leur consentement ni qu’ils demanderaient à être rémunérés au pourcentage sur les fonds collectés. C'étaient les mœurs dans la ville sainte qui, deux mille ans plus tard, continuait de dépendre des subsides philanthropiques, c’étaient les pratiques des grands schnorrers comme l’étaient nos trois candidats. Malheureusement, le premier traînait un soupçon d’anathème qui le discréditait dans certains milieux, le second un soupçon d’adultère et le troisième un soupçon mortuaire et pour avoir traité des âmes mortes, il ne pouvait décemment se reconvertir dans les âmes perdues. On désespérait de trouver l’homme de la situation quand l’on se souvint du rabbin Sarna qui avait ses bureaux à l’étage du dessous et qui était, sans conteste, le meilleur candidat pour cette mission. La commission dévala aussitôt l’escalier en trombe pour gagner l’étage du dessous…

Le rabbin Sarna sortait du lot. C’était un rabbin des airs, sans cesse dans les avions, d’une communauté à l’autre, d’une synagogue à l’autre, d’un cimetière à l’autre. Il pistait les âmes juives. En Kurdistan et en Afghanistan, sur les rives de l’Amazone et dans les étendues de la pampa, sur les versants du Kilimandjaro et dans les jungles d’Ouganda, aux îles Maldives et aux îles Caraïbes. Les juifs étaient arrivés partout, il n’était aucune raison pour ne pas en trouver partout. Il n’entendait pas parler d’une contrée où l’on signalât un juif qu’il ne prît son immuable valise et se déplaçât pour le rencontrer et l’assister. Il était préposé aux « âmes juives perdues » et il était si dévoué à sa mission qu’il était sans cesse entre deux vols. Au passage, il célébrait les noces, les circoncisions, les communions et procédaient aux obsèques. Sarna n’avait pas grand-chose à donner sinon ses prières et ses bénédictions et l’on était si heureux de les recevoir qu’on en oubliait ses soucis moraux et ses besoins matériels, l’invitait à sa table et lui préparait un lit. Sa vie était un long pèlerinage des reliques humaines juives autant que des lieux qui avaient accueilli les dispersés d’Israël, sans chercher à savoir s’ils l’étaient de la première Diaspora, de la deuxième ou de la troisième. C’était un grand et beau rabbin, la barbe rousse, les yeux verts et le sourire chaleureux. Il relatait ses prospections, ses visites, ses rencontres, ses découvertes, ses émotions dans une chronique hebdomadaire intitulée: « The globe-rabbiner ».

C’était le rabbin le plus consensuel au monde. Il était admis par les orthodoxes, les conservatives et les libéraux, et surtout par les intégristes ne lui tenaient pas rigueur de s’entendre avec eux. C’est qu’il en imposait à tous par sa maîtrise de la loi rabbinique et savait toujours trouver dans la vaste et inextricable bibliothèque des codes de lois une solution pour débrouiller les situations les plus sensibles – non sans s’être assuré auparavant de la bénédiction de sommités dont nul ne se serait risqué à contester l’autorité sous peine de passer pour une « créature terreuse ». Malgré ses activités missionnaires, Sarna ne se posait ni en kabbaliste recueillant les étincelles de divinité dispersées aux quatre coins de l’univers ni en Messie fils d’Ephraïm, de Joseph, de David… de Kook pour les récurer et les sauver. Il ne recommandait aux juifs qu’ils découvraient ni de monter en Israël ni d’en descendre, ni de manger casher ni d’observer le shabbat. Il était au-dessus de l’abracadabrante théologie du glane des étincelles de divinité dans les sillons de l’exil de Dieu, il savait ce dernier sur le trône de son âme, il n’avait pas besoin de le chercher.

Sa passion pour les spécimens juifs était celle d’un grand collectionneur. Il l’était tant, de toujours et pour toujours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, que sa maison à Jérusalem, où il lui arrivait de passer le shabbat quand sa femme ne le rejoignait pas, était un véritable musée d’objets d’art. Il ne visitait pas une ville sans en faire le tour des marchés aux puces en quête d’articles que les juifs avaient laissés derrière eux et comme il ne percevait pas d’honoraires pour célébrer les noces ou procéder aux obsèques, il n’était pas rare qu’on lui offrît un chandelier, des bougeoirs, des châles de prières. Il avait même dans son jardin une pierre tombale du cimetière de Prague que sa communauté lui avait gracieusement fait livrer pour le remercier d’avoir enchanté de sa belle et lumineuse voix la très vieille synagogue de son ghetto à l’occasion des prières solennelles de Kippour. Il accordait sa liturgie à celle de ses hôtes, avec une prédilection pour le rite italien qui présentait l’insigne mérite d’accorder tout le monde.

Sarna écouta patiemment la commission lui exposer son plan de doubler la population juive mondiale en l’espace de dix ans sans rien céder sur les commandements et les rites et sans recourir aux services d’un faux ou d’un vrai Messie. Il ne s’enthousiasma pas plus pour la proposition qu’il ne la déclina: « Je souhaite avoir l’avis de Bouganim, dit-il. – Bouganim? – Vous ne connaissez pas, c’est un mauvais chroniqueur qui se double d’un faux prophète et d’un expert des charmes de l’assimilation. Il m’a toujours été d’un bon conseil, j’ai toujours fait le contraire de ce qu’il me conseillait… »

Les membres de la commission ne purent réprimer une expression de surprise quand ils entendirent que le rabbin Sarna tenait en estime un vulgaire… épicurien.

Pour retrouver les précédentes chroniques de Jérusalem parues sur cette page cliquez sur: http://www.euromed.institute/blog/Chronique%20de%20J%C3%A9rusalem

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Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.

On ne comprenait pas pourquoi le peuple juif se rétrécissait comme une peau de chagrin alors qu’il passait pour l’un des plus ingénieux au monde. On investissait des sommes considérables dans la rétention des plus jeunes, ils étaient des maillons dans les de longues chaînes de générations, ils devaient les perpétuer. Or ils n’arrêtaient pas de prendre des filles et fils des Gentils et de s’assimiler aux Etats-Unis, en Europe et en Océanie. On se demandait pourquoi l’on perdait des âmes plus que l’on n’en gagnait. Les intégristes et les orthodoxes ne s’accordaient que pour mettre en garde contre ce qu’ils nommaient « la Shoah par l’assimilation ». Bien sûr ils ne parlaient pas avec les conservatives et traitaient les libéraux de nouveaux-chrétiens, ils n’en persistaient pas moins à tenter de les gagner à leur vision du judaïsme dont ils vantaient la résistance et l’anachronisme. La vérité, la désolante vérité, était que l’adhésion au judaïsme, pour séduisant qu’il parût, était dissuadée par les rabbins les plus obscurs, volontiers ségrégationnistes sinon racistes. Le génie n’était pas leur lot, mais celui des juifs qui s’assimilaient. C’est ce qu’ils ne pouvaient admettre, ils se considéraient comme des élus parmi les élus et ils créèrent une cellule au sein du ministère des Cultes chargée de convertir les juifs douteux. Ils ne proposaient pas de leur changer de mère, puisque n’étaient reconnus comme juifs que ceux nés de mères juives ou convertis conformément à la Loi rabbinique, mais de leur inculquer les rudiments du judaïsme, les atteler à l’étude de la Torah et les exercer à observer la Loi. Ne doutant du succès de leur mission, ils décidèrent d’ouvrir un réseau d’ateliers pour préparer les candidats à la conversion et les accompagne au trône du prophète Elie où ils se laisseraient circoncire et aux bains rituels où ils se laveraient de leurs antécédents pour être admis dans le chœur des liseurs de la Torah.

On se lança à la recherche d’un directeur qui allierait le sens de l’organisation à la vocation rabbinique. Bien sûr on ouvrit les candidatures au grand public. Les intégristes, tous rabbins, étaient si nombreux qu’ils cherchaient une sortie honorable des Tentes de la Torah où ils s’étaient enrayés à ressasser les mêmes textes sans rien innover. Ils avaient de grandes familles, des filles à doter, des parents à soutenir et les subsides de l’Etat et de la Philanthropie diminuaient d’année en année. Ils cherchaient désespérément un poste rémunéré qui ne leur aliénerait pas leurs maîtres ou leurs beaux-parents ni ne les sortirait de la sacro-sainte communauté de Dieu. Ils étaient prêts à s’exiler en Sibérie, en Mandchourie ou en Alaska pour repêcher des âmes juives plutôt que de se retrouver surveillants de cashrout dans un restaurant ou fossoyeurs de la Société mortuaire.

Bien sûr les membres de la commission écartèrent toutes les candidatures. C’est qu’à l’exception du président qui cumulait les fonctions et les honneurs, ils ne comprenaient pas pourquoi un autre qu’eux mériterait le poste. Ils ne désespéraient pas que ne trouvant personne, il ne leur soit pas proposé. On décida – deuxième stade dans ce genre d’appel d’offre – de recourir aux services d’un chasseur de têtes. On ne lésina pas sur les moyens – il en allait de l’avenir du peuple juif, on prit le meilleur, un ancien colonel qui se mit aussitôt à chercher un général rabbin. Les généraux passaient pour les personnes les plus polyvalentes au monde. Ils avaient commandé des divisions de blindés ou de navettes marines, ils avaient orchestré des campagnes militaires, ils pouvaient s’acquitter de toutes les tâches. Diriger de grosses industries pharmaceutiques, des Fonds d’investissement, des compagnies pétrolières, des multinationales numériques, des universités… C’étaient des stratèges émérites et pour avoir été généraux, ce ne pouvait être que les hommes les plus… moraux au monde. Le chasseur de têtes soumit les CV des trois généraux rabbins qu’il trouva encore en vie. L’un dirigeait le Centre national de réhabilitation religieuse des chantiers archéologiques, le deuxième était le conseiller militaire le plus proche du président géorgien qui se piquait de racines juives, le troisième orchestrait la contre-offensive contre les associations universitaires, para universitaires et extra universitaires qui menaient une campagne de dénigrement d’Israël. Quand la commission entendit le coût du moins cher des trois héros, elle déchanta. A ce prix, augmenté du prix de revient de ses assistants, de ses missionnaires, des cours accélérés de judaïsation, ce serait payer trop cher toute nouvelle âme juive.

Le chasseur de têtes se rabattit sur les Grands Rabbins qui, sitôt à la retraite, découvraient que c’était ce qui pouvait arriver de pire dans une carrière rabbinique. Sans plus d’honneurs, d’homélies retransmises aux quatre coins du globe, de réceptions de prélats étrangers. En général, ils pantouflaient au service des grandes villes dont ils servaient comme Grands Rabbins. Or il était plus de Grands Rabbins en quête de pantoufles que de grandes villes. Mais, pour savoir par le détail ce qu’était un Grand Rabbin, les membres de la commission les savaient dénués de tout autre sens stratégique que celui du Ciel et des textes qui le documentaient. Le chasseur de têtes acheva de se discréditer en proposant les sulfureux présidents-directeurs des trois associations soi-disant caritatives les plus puissantes de Jérusalem. Le président-fondateur de Dala était un homme flamboyant et efficace. Pendant des années, il avait combattu les sionistes dans les rangs des intégristes opposés à l’existence d’Israël. Puis il s’était rangé et reconverti dans l’activisme para mortuaire. Il n’enterrait pas les morts, il n’était pas habilité à le faire, il ramassait leurs morceaux sur les lieux des attentats ou les exhumait des éboulis. Ses hommes étaient les premiers à accourir, avant les pompiers, les ambulances et la police. Il était présent sur tous les lieux de sinistre au monde ce qui lui valait la reconnaissance de l’Etat et le soutien de la Philanthropie. Au bout de quelques décennies, il orchestrait une armée de sauveteurs sans frontières. Le président-directeur général de Panim avait créé un réseau de restos du cœur ouverts principalement aux intégristes qui, pour combler leur âme de l’étude permanente de la Torah, avaient du mal à remplir leur ventre. Il assurait des dizaines de milliers de repas et livrait autant de paquets de provisions aux familles dans le besoin. Le président national de la toute puissante Société mortuaire qui avait des succursales dans tout le pays et procédait, bon jour mal jour, à quelques centaines d’inhumations. Les trois hommes étaient, de tous les avis, de fins politiciens, roués aux techniques de collecte de fonds publics et privés. Nul ne doutait de leur consentement ni qu’ils demanderaient à être rémunérés au pourcentage sur les fonds collectés. C'étaient les mœurs dans la ville sainte qui, deux mille ans plus tard, continuait de dépendre des subsides philanthropiques, c’étaient les pratiques des grands schnorrers comme l’étaient nos trois candidats. Malheureusement, le premier traînait un soupçon d’anathème qui le discréditait dans certains milieux, le second un soupçon d’adultère et le troisième un soupçon mortuaire et pour avoir traité des âmes mortes, il ne pouvait décemment se reconvertir dans les âmes perdues. On désespérait de trouver l’homme de la situation quand l’on se souvint du rabbin Sarna qui avait ses bureaux à l’étage du dessous et qui était, sans conteste, le meilleur candidat pour cette mission. La commission dévala aussitôt l’escalier en trombe pour gagner l’étage du dessous…

Le rabbin Sarna sortait du lot. C’était un rabbin des airs, sans cesse dans les avions, d’une communauté à l’autre, d’une synagogue à l’autre, d’un cimetière à l’autre. Il pistait les âmes juives. En Kurdistan et en Afghanistan, sur les rives de l’Amazone et dans les étendues de la pampa, sur les versants du Kilimandjaro et dans les jungles d’Ouganda, aux îles Maldives et aux îles Caraïbes. Les juifs étaient arrivés partout, il n’était aucune raison pour ne pas en trouver partout. Il n’entendait pas parler d’une contrée où l’on signalât un juif qu’il ne prît son immuable valise et se déplaçât pour le rencontrer et l’assister. Il était préposé aux « âmes juives perdues » et il était si dévoué à sa mission qu’il était sans cesse entre deux vols. Au passage, il célébrait les noces, les circoncisions, les communions et procédaient aux obsèques. Sarna n’avait pas grand-chose à donner sinon ses prières et ses bénédictions et l’on était si heureux de les recevoir qu’on en oubliait ses soucis moraux et ses besoins matériels, l’invitait à sa table et lui préparait un lit. Sa vie était un long pèlerinage des reliques humaines juives autant que des lieux qui avaient accueilli les dispersés d’Israël, sans chercher à savoir s’ils l’étaient de la première Diaspora, de la deuxième ou de la troisième. C’était un grand et beau rabbin, la barbe rousse, les yeux verts et le sourire chaleureux. Il relatait ses prospections, ses visites, ses rencontres, ses découvertes, ses émotions dans une chronique hebdomadaire intitulée: « The globe-rabbiner ».

C’était le rabbin le plus consensuel au monde. Il était admis par les orthodoxes, les conservatives et les libéraux, et surtout par les intégristes ne lui tenaient pas rigueur de s’entendre avec eux. C’est qu’il en imposait à tous par sa maîtrise de la loi rabbinique et savait toujours trouver dans la vaste et inextricable bibliothèque des codes de lois une solution pour débrouiller les situations les plus sensibles – non sans s’être assuré auparavant de la bénédiction de sommités dont nul ne se serait risqué à contester l’autorité sous peine de passer pour une « créature terreuse ». Malgré ses activités missionnaires, Sarna ne se posait ni en kabbaliste recueillant les étincelles de divinité dispersées aux quatre coins de l’univers ni en Messie fils d’Ephraïm, de Joseph, de David… de Kook pour les récurer et les sauver. Il ne recommandait aux juifs qu’ils découvraient ni de monter en Israël ni d’en descendre, ni de manger casher ni d’observer le shabbat. Il était au-dessus de l’abracadabrante théologie du glane des étincelles de divinité dans les sillons de l’exil de Dieu, il savait ce dernier sur le trône de son âme, il n’avait pas besoin de le chercher.

Sa passion pour les spécimens juifs était celle d’un grand collectionneur. Il l’était tant, de toujours et pour toujours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, que sa maison à Jérusalem, où il lui arrivait de passer le shabbat quand sa femme ne le rejoignait pas, était un véritable musée d’objets d’art. Il ne visitait pas une ville sans en faire le tour des marchés aux puces en quête d’articles que les juifs avaient laissés derrière eux et comme il ne percevait pas d’honoraires pour célébrer les noces ou procéder aux obsèques, il n’était pas rare qu’on lui offrît un chandelier, des bougeoirs, des châles de prières. Il avait même dans son jardin une pierre tombale du cimetière de Prague que sa communauté lui avait gracieusement fait livrer pour le remercier d’avoir enchanté de sa belle et lumineuse voix la très vieille synagogue de son ghetto à l’occasion des prières solennelles de Kippour. Il accordait sa liturgie à celle de ses hôtes, avec une prédilection pour le rite italien qui présentait l’insigne mérite d’accorder tout le monde.

Sarna écouta patiemment la commission lui exposer son plan de doubler la population juive mondiale en l’espace de dix ans sans rien céder sur les commandements et les rites et sans recourir aux services d’un faux ou d’un vrai Messie. Il ne s’enthousiasma pas plus pour la proposition qu’il ne la déclina: « Je souhaite avoir l’avis de Bouganim, dit-il. – Bouganim? – Vous ne connaissez pas, c’est un mauvais chroniqueur qui se double d’un faux prophète et d’un expert des charmes de l’assimilation. Il m’a toujours été d’un bon conseil, j’ai toujours fait le contraire de ce qu’il me conseillait… »

Les membres de la commission ne purent réprimer une expression de surprise quand ils entendirent que le rabbin Sarna tenait en estime un vulgaire… épicurien.

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