MYKOLA KHVYLOVY (en ukrainien: Микола Хвильовий,...

MYKOLA KHVYLOVY (en ukrainien: Микола Хвильовий, 13 décembre 1893 - 13 mai 1933) est un poète-écrivain ukrainien, une des figures proues de la « Renaissance fusillée » ukrainien (1920–1930).

(Préface de Leonid Pliouchtch.Nouvelles traduites de l'ukrainien par Oies Masliouk)

Mykola Khvylovy, pseudonyme de Mykola Fitilov, est né le 13 décembre 1893 à Trostianets, dans la région de Kharkiv. Son père, russe d'origine, est instituteur, sa mère est ukrainienne. C'est elle qui l'élève après le divorce des parents. Après des études au lycée de Bohodoukhiv, il est appelé sous les drapeaux en 1916 et envoyé sur le front pour indiscipline. Membre du PC bolchevique ukrai­nien depuis 1919, il s'installe à Kharkiv en 1921 où il tra­vaille quelque temps en usine. Il commence à fréquen­ter les milieux littéraires et devient membre d'un groupe d'écrivains réunis autour du journal Visti VouTsVK Son poème A l'époque électrique et son recueil de poésie Jeunesse paraissent la même année. Après la sortie d'un second ouvrage poétique, il se consacre exclusive­ment à la prose. Ses premiers livres de nouvelles, Études bleues (1923) et LAutomne (1924), sont immédiatement salués, aussi bien par la critique soviétique que par celle de l'émigration. Ils influencèrent profondément les jeunes écrivains ukrainiens. Disséquant le système communiste qui s'instaure, il met en scène ses ridicules, ses travers et ses trahisons, nous replonge dans l'époque tumultueuse de la guerre, puis des années d'apathie qui suivirent. L'enthousiasme initial pour la révolution se mue rapidement en décep­tion. Les nouvelles Le rédacteur Kark et Novembre indigo illustrent bien cette désillusion. Khvylovy se plaît à cari­caturer la bourgeoisie opportuniste et bornée, il pré­sente d'anciens révolutionnaires tranformés en bureau­crates et en parasites. Khvylovy devient une personnalité de premier plan et joue un rôle majeur dans nombre d'organisations litté­raires. En 1923, il fonde avec d'autres intellectuels le groupe des écrivains prolétaires Hart (organisation d'écrivains ouvriers), qu'il ne tarde pas à quitter en rai­son de sa complète soumission au parti. Il dénonce l'idéologie massoviste de Hart et de Plouh (organisation des écrivains paysans), selon laquelle l'art prolétarien doit s'adresser directement aux masses et même être créé par elles. Ce qui en littérature revient à prétendre que pour devenir écrivain il suffit d'apprendre l'alpha­bet. D'une façon générale Khvylovy dénonce ce qui deviendra le « réalisme socialiste ». Toute tentative pour restaurer et canoniser n'importe lequel des styles de l'ancienne classe bourgeoise, que ce soit réalisme ou romantisme, en les affublant des adjectifs « prolétarien » ou « monumental », sera consi­déré par nous, au mieux comme une tentative pour pousser notre littérature non vers le style mais vers la stylisation, vers la copie servile des procédés de style bourgeois, au pire comme une tentative pour introduire (consciemment ou inconsciemment) une vision bourgeoise du monde dans la nouvelle littérature proléta­rienne. Le style n'est pas uniquement la somme des procédés littéraires, il est aussi une certaine vision du monde, une perception du monde par une certaine classe. Seul le monisme de la forme et du fond donne un certain style. Le style prolétarien, nous devons le créer et nous le créons. En 1923, il crée l'Académie libre de la littérature pro­létarienne (Vaplite), qui rassemble les meilleurs écri­vains de l'époque. Cette période correspond à une nou­velle évolution de son œuvre: il entreprend des récits d'une plus grande ampleur et commence notamment vers 1925 son roman Irayida. Le seul fragment qui nous en reste annonce une certaine mutation du style: au lyrisme et à l'éclatement de ses premiers textes succède un récit plus classique. Son autre roman Les Bécasses confirme les mêmes tendances. Seule la première partie - parue en 1927 dans le numéro 5 de Vaplite - nous est parvenue, car le numéro suivant fut confisqué et détruit par les autorités. On connaît néanmoins les réactions de la critique: les adeptes de Khvylovy y voient son chef- d'œuvre mais d'autres le considèrent comme un échec. On peut en tout cas le définir comme un roman psycho­logique, narratif et engagé. D'avril à juin 1925, il entreprend une série de pam­phlets. Il y pose une question qui déchaînera les pas­sions: « l'Europe ou la prosvita? ». Par prosvita, il entend l'arriération culturelle de l'Ukraine. Il estime que le pays ne peut sortir de son provincialisme qu'en se tournant vers l'Occident: « Pour l'art, uniquement l'Europe ». Il développe son point de vue dans une deuxième série de pamphlets: Pensées à contre-courant (novembre- décembre 1925). Khvylovy y insiste sur la nécessité pour les intellectuels de se débarrasser de leur dépendance psychologique vis-à-vis de Mocou: L'intelligentsia ukrainienne, exception faite de quelques révoltés, souffrait et souffre encore de l'arriération culturelle. Notre intel­lectuel cultivé ne s'imagine pas sans la tutelle russe. Il se réduit à un rôle de second plan, il n'est capable que de singer. Un troisième cycle de pamphlets, Éloge des scribouil­lards (février-mars 1926), précise sa pensée: la littéra­ture ukrainienne doit trouver sa propre voie et surtout ne pas s'orienter sur la littérature russe. Son texte le plus radical, L'Ukraine ou la Petite-Russie? est purement et simplement interdit. Les bolcheviks continuent la politique impériale de déculturation. Dès 1863, Valouiev, le ministre de l'Intérieur, avait interdit la publication de livres religieux et de manuels scolaires en langue petite-russienne. Valouiev prononcera à cette occasion une phrase restée célèbre: « Il n'y a pas, il n'y a jamais eu et il ne peut y avoir de langue ukrainienne. » En 1876, le « tsar libérateur » Alexandre II avait édicté l'oukase secret d'Ems. Il interdisait: « 1) l'importation de livres et brochures en ukrainien de l'étranger ; 2) l'impression et la publication d'œuvres ukrainiennes, même traduites, à l'exception des documents histo­riques et des œuvres appartenant aux belles-lettres, dans la langue de l'original pour les premiers, sans aucune différence avec l'orthographe russe pour les secondes ; 3) toute représentation ou lecture publique en ukrai­nien, ainsi que les paroles qui accompagnent les parti­tions musicales ». En 1895, une interdiction spécifique frappa les livres pour enfants. Ces interdictions ne seront levées qu'après la révolution de 1905. Sous la république populaire d'Ukraine, l'ukrainien devint la langue officielle. Dans un premier temps, l'attitude des bolcheviks vis-à-vis de l'ukrainien fut hostile. Ainsi Mouraviov, commandant des troupes de l'Armée rouge lors de l'offensive de janvier 1918, faisait fusiller tout porteur de papiers rédigés en cette langue. Forts de l'expérience désastreuse d'une telle politique, les bol­cheviks inaugurèrent en 1923 la politique d'ukrainisa- tion. Mais la russification fut reprise à partir de 1930, et ce jusqu'en 1990. Khvylovy est le principal écrivain et théoricien de la renaissance culturelle des années vingt. Il en développe une conception personnelle qui s'appuie sur une mys­tique révolutionnaire: la « renaissance asiatique ». Selon lui, le réveil de l'Asie et des pays coloniaux sous-dévelop- pés doit commencer par l'Ukraine, dans la mesure où elle se situe au carrefour de l'Europe et de l'Asie. Pour cela, il faut en Ukraine une Renaissance semblable à celle qui s'est déroulée en Occident dès le xve siècle. D'où des slogans lapidaires qui exaspérèrent Staline: « Fuir Moscou! », « A nous l'Europe! ». La discussion littéraire, on le voit, s'est transformée en polémique sur l'avenir de l'Ukraine. Dès 1926, Staline lui-même s'attaque à Khvylovy. Aujourd'hui, quand les classes prolétarien­nes de l'Europe de l'Ouest et leurs partis communistes débordent de sympathie pour Moscou, cette citadelle du mouvement révo­lutionnaire mondial et du léninisme, aujour­d'hui, quand les prolétaires de l'Europe de l'Ouest dirigent un regard enthousiaste vers le drapeau qui flotte à Moscou, le commu­niste ukrainien Khvylovy ne trouve rien à dire en faveur de Moscou, mais appelle au contraire les Ukrainiens à « fuir Moscou au plus vite ». Et on nomme cela internationa­lisme! Que dire aux intellectuels ukrainiens du camp non-communiste quand les commu­nistes se mettent à parler, et non seulement à parler, mais même à écrire dans notre presse soviétique la langue de Khvylovy? Dès lors Khvylovy est l'objet de persécutions inces­santes. En janvier 1927, il quitte Vaplite. De décembre 1927 à mars 1928, il vit à Berlin, à Vienne et peut-être même à Paris. En janvier 1928, il apprend la liquidation de Vaplite. Pour éviter qu'on ne persécute ses amis, il adresse une lettre ouverte au journal Kommounist dans laquelle il dénonce le « khvylovisme » comme une dévia­tion nationaliste. Il ne dépose pourtant pas les armes et est à l'origine en 1928 du journal Literatourny Yarmarok (La Foire litté­raire) dans la lignée de Vaplite. Il y fait paraître quelques nouvelles satiriques. Après la liquidation de Literatourny Yarmarok, taxé de « nationaliste », la dernière tentative de résistance de Khvylovy est le mouvement Prolitfront (Front de la littérature prolétarienne) qui publie le jour­nal du même nom. Khvylovy n'y donne que des articles polémiques. Prolitfront est dissout en 1931 et tous ses membres contraints d'intégrer l'organisation littéraire officielle (VOuSPP). Il ne lui reste plus aucun moyen d'exprimer ses idées dans la presse écrite. Ses derniers essais pour écrire sur des sujets acceptables par le Parti rencontrent un échec total. Au début des années trente, toutes les possibilités de créer lui sont interdites. Le matin du 13 mai 1933, Mykola Khvylovy téléphone à quelques amis pour les inviter chez lui. «Je vous lirai ma meilleure œuvre », dit-il à Lioubtchenko. Ils seront huit à venir, Oies Dosvitny, Mykola Koulich, Ostap Vychnia, Hryhory Epik, Ivan Dniprovsky, Mykhaïlo Iohansen, Ivan Sentchenko et Arkady Lioubtchenko. Tout le monde est déjà au courant: cette nuit la police politique a arrêté Iaiovy (écrivain dont le pseudonyme est Ioulian Chpol). Le thé est servi. Boute-en-train attitré du milieu intellectuel de la capitale de l'Ukraine soviétique, il prend la guitare et chante quelques vers de Pouchkine: Rien à faire on ne voit plus la trace ; Nous avons perdu le chemin, que faire? Le diable nous mène où bon lui semble, Nous fait errer dans les recoins... Il est un peu plus de 11 heures, Khvylovy pose la gui­tare et va dans son cabinet. Quelques instants plus tard un coup de feu claque, le sang gicle, un revolver pend dans sa main droite, le corps s'est effondré sur la table. Une feuille repose à côté du cadavre chaud: Arrêter Ialovy c'est fusiller toute une génération... Pourquoi? Parce que nous étions les communistes les plus sincères? Je ne comprends plus rien. Pour la génération de Ialovy, le premier responsable c'est moi, Mykola Khvylovy. « Donc », comme dit Semenko... c'est clair. Il fait une magnifique journée pleine de soleil. Vous ne pouvez imaginer combien j'aime la vie. Nous sommes le 13 aujourd'hui. Vous souvenez-vous combien j'aimais ce chiffre? Cela fait terriblement mal. Vive le communisme. Vive la construction socialiste. Vive le parti communiste.Immédiatement après sa mort, ses œuvres et jusqu'à la mention de son nom furent interdites. Mykhaïlo Ialovy sera fusillé en 1934. Semenko, le chef de file des panfuturistes, auquel appartient aussi Ialovy, est arrêté en 1934 et meurt en 1937. Dosvitny, Vychnia, Epik sont emprisonnés le 1er décembre 1934. Le même jour, à Yalta, meurt Dniprovsky dans des conditions mysté­rieuses. Le 7 on arrête Koulich. Dosvitny est condamné à la peine capitale, les autres écopent de dix ans. La plu­part mourront dans les deux années qui suivent. Iohansen est arrêté en 1937 et fusillé peu après. Lioubtchenko émigrera. Mais les quelques milliers d'intellos - souvent complices du régime - trucidés à cette occasion semblent peu de chose en comparaison de la famine artificielle organisée en 1932-1933 qui fera entre six et dix millions de morts. « Pourquoi compatis- sons-nous à la mort d'une personne, tandis que la mort de milliers nous laisse indifférents? Parce qu'il nous manque le sens du collectivisme. Ce n'est pas dans l'ABC du communisme » dit Khvylovy dans Le rédacteur Kark. Comment parler de cette shoah occultée? Une circulaire secrète de 1933 ordonnait aux tribunaux locaux de la république d'Ukraine de transférer toutes les affaires d'anthropophagie directement à Moscou... Le travail de traduction, on le sait, est une forme de trahison, nonobstant trahir l'auteur en transcrivant les noms propres et noms géographiques ukrainiens à par­tir du russe nous a semblé non seulement inintelligent mais encore anachronique. Pour les nostalgiques, voici un petit lexique ukrainien-russe: Dnipro/Dniepr, Hohol/Gogol, Kharkiv/Kharkov, Khvylovy/Khvylievoï, Kyïv/Kiev, Lviv/Lvov, Tchornobyl/Tchernobyl... D'autre part la mise en page et la ponctuation de Mykola Khvylovy jouant un rôle important dans ses textes, il nous a semblé préférable de nous y tenir au plus près.

"Moi"(Romantica) 1923

À la Fleur de pommier *

Venant du brouillard lointain, des lacs calmes de la commune transalpine, arrive un doux chuchote­ment: c'est Marie qui vient. Je sors vers les champs sans limites, je passe les cols et, là où les tertres rou­geoient, je me penche sur le solitaire rocher déser­tique. Je regarde dans le lointain. Et peu à peu, comme des amazones, les pensées se mettent à cara­coler autour de moi. Alors tout disparaît... Les cava­liers mystérieux volent, se balançant en cadence, vers les contreforts, et le jour s'éteint ; un chemin court au milieu des tombes, et derrière lui - la steppe taciturne... Je ferme les paupières et me sou­viens:... en vérité ma mère est l'archétype incarné de la merveilleuse Marie qui se tient au-dessus des siècles inconnus. Ma mère - c'est la naïveté, la tris­tesse silencieuse et la bonté infinie. (De cela je me souviens très bien!) Alors ma douleur impossible et mon insupportable souffrance tiédissent dans la lampe du fanatisme qui brûle devant cette merveil­leuse image triste. Mère dit que moi (son fils révolté) je me crève à la tâche... Alors je prends sa chère tête patinée d'argent et doucement je la pose sur ma poitrine... Mais derrière la fenêtre passaient les matinées de rosée, tombaient des perles. Dans le lointain mar­chaient des chemineaux, venant de la sombre forêt, et près du puits bleu, là où éclatent les routes, là où trône la croix du malfaiteur, ils s'arrêtaient. C'est la jeunesse transalpine.

  • Mais passent les nuits, bruissent les soirs près des peupliers, ces peupliers qui s'en vont dans l'infini de la route, et derrière eux - s'en vont les étés, les années et ma jeunesse agitée. C'étaient les jours d'avant l'orage. Là-bas, derrière les contre­forts de la forêt bleutée, jaillissent les éclairs, bouillonnent et moussent les montagnes. Le ton­nerre lourd venu d'Inde, de l'Orient, ce tonnerre oppressant — n'arrive pas à éclater. Et la nature lan­guit dans l'attente de l'orage. Derrière l'écume nuageuse on peut entendre un autre gronde­ment... la sourde canonnade. Deux orages s'appro­chent.
  • Alerte! - Mère dit qu'elle a arrosé la menthe aujourd'hui, la menthe meurt de tristesse. Mère dit: « S'en vient l'orage! « Et je vois: dans ses yeux deux gouttes de rosée cristalline. Une attaque après l'autre. La pression des régi­ments ennemis est démentielle. Notre cavalerie arrive de flanc, et les phalanges d'insurgés contre- attaquent, et l'orage grossit, et mes pensées sont un filin tendu à se rompre. Nuit et jour je suis à la « Tchéka ». Nos quartiers sont dans un palais fantastique: la propriété d'un aristocrate fusillé. Les portières chi­mériques, les ramages anciens, les portraits de la famille ducale. Tout cela de partout me regarde, dans mon cabinet de fortune. Quelque part le téléphone militaire ulule sa mélo­die triste et inquiète, qui rappelle un lointain sifflet de gare. Assis sur le sofa luxueux, un Tatar armé, les jambes repliées sous lui, chantonne son asiatique et monotone: « ala - la - la ». Je regarde les portraits: le duc fronce les sourcils, la duchesse - mépris hautain - et les enfants ducaux dans la pénombre du chêne séculaire. Et dans cette sévérité extraordinaire je ressens le monde ancestral, toute la grandeur impuissante et toute la beauté des années aristocratiques pas­sées. C'est de la nacre pure pour le banquet d'un pays sauvage et affamé. Et moi-même, je suis un étranger, complètement, bandit d'après l'une des terminologies, insurgé d'après l'autre ; je pose un regard droit et clair sur ces portraits et dans mon âme il n'y a pas, et jamais il n'y aura de colère. Et cela se comprend:-Je suis un tchékiste, mais je suis aussi un homme. La nuit noire, quand derrière la fenêtre passent les soirées citadines (toutes choses ont explosé et d'en haut régnent désormais sur la ville), quand les fumées bleues s'élèvent au-dessus de la briqueterie, et les philistins, comme des souris, derrière les por­tes cochères, vers le château du canari... la nuit noire, dans mon cabinet extraordinaire se réunis­sent mes camarades. C'est le nouveau sanhédrin, c'est le noir tribunal de la commune. Alors de chaque recoin regarde la vraie et vérita­blement horrible mort. Le philistin:
  • La cruauté siège ici! Moi: -... (je me tais). Au clocher de la ville, derrière le col, sonne inquiet le bronze. C'est l'horloge qui bat. De la steppe téné­breuse se fait entendre la sourde canonnade. Mes camarades sont assis autour d'une large table de bois noir. Silence. Seul le lointain sifflet de gare, l'appareil téléphonique ulule à nouveau sa triste mélodie inquiète. Parfois des insurgés passent der­rière la fenêtre. Mes camarades sont faciles à reconnaître: docteur Tagabatt Andrioucha et le troisième - le dégénéré (garde fidèle en faction). Le tribunal noir au complet. Moi:
  • Attention! A l'ordre du jour l'affaire du com­merçant X! Des appartements lointains arrivent les laquais et exactement comme devant les ducs, s'inclinent, regardent droit vers le nouveau sanhédrin et posent le thé 3 sur la table. Puis disparaissent sans bruit sur le velours des tapis dans le labyrinthe des chambres aux plafonds hauts. Les deux bougies du candélabre jettent une terne lumière. Le cabinet baigne dans la pénombre. Tout en haut une girandole miroite à peine. C'est la ténèbre en ville. Ici aussi c'est la ténèbre: la station électrique a été sabotée. Le docteur Tagabatt s'est installé sur le vaste sofa, loin du candélabre, et je ne vois qu'une blanche cal­vitie et un front trop haut. Derrière lui, encore plus loin dans la pénombre, est assis le garde fidèle au crâne difforme. Je ne vois que ses yeux, légèrement déments, mais je sais: — que le dégénéré a un front bas, un tas noir de cheveux emmêlés et un nez camus. Il me fait tou­jours penser à un bagnard, son portrait a dû paraî­tre souvent dans la chronique judiciaire. Andrioucha est assis à ma droite avec le visage égaré, de temps en temps il jette un regard inquiet vers le docteur. Je sais de quoi il s'agit. Andrioucha, mon pauvre Andrioucha, a été nommé ici, à la Tchéka, par cet impossible Comité révolutionnaire, contre sa lâche volonté. Et Andriou­cha, ce communard triste, chaque fois qu'il faut mettre énergiquement sa signature sous le sombre verdict -
  • « à fusiller », hésite, toujours il signe ainsi: ce n'est pas le nom et prénom qu'il appose sur le document sévère de la vie, mais une virgule incompréhen­sible, chimérique, comme un hiéro­glyphe hittite. Moi:
  • Voici l'affaire. Docteur Tagabatt, qu'en pensez- vous? Le docteur (dynamique):
  • A fusiller! Andrioucha regarde peureusement Tagabatt, il hésite. Enfin, en tremblant et d'une voix incertaine il dit:
  • Je ne suis pas d'accord avec vous, docteur.
  • Vous n'êtes pas d'accord avec moi? et l'écho du rire énorme va se perdre dans les noirs apparte­ments ducaux. Je m'attendais à ce rire énorme. C'est toujours la même chose. Mais cette fois encore je frissonne et j'ai l'impres­sion de m'enfoncer dans un froid marécage. La célérité de ma pensée atteint son paroxysme. Et au même instant se lève devant moi l'image de ma mère... -... « A fusiller »??? » Et mère silencieuse me regarde tristement. ... De nouveau au lointain clocher de la ville, der­rière le col, le bronze résonne: c'est l'horloge qui bat. C'est la pénombre de minuit. La sourde canon­nade s'entend à peine dans la maison féodale. Par le téléphone on nous informe: nos troupes contre- attaquent. Derrière la porte vitrée se tient l'aube: brûlent les steppes et les chiens hurlent au feu, se cachant dans les recoins des portes cochères. En ville c'est le silence et le silencieux battement des cœurs - comme le bourdon de l'église. ... Le docteur Tagabatt appuie sur le bouton. Alors le laquais apporte sur le plateau de vieux vins. Puis le laquais s'en va, et ses pas lents se noient, s'éloignent sur les fourrures de léopard. Je regarde le candélabre, mais malgré moi mon regard glisse vers l'endroit où sont assis le docteur Tagabatt et le garde. Dans leurs mains il y a des verres remplis de vin, et ils le boivent avidement, voraces. Je pense: « Cela doit être ainsi. » Mais Andrioucha nerveux fait les cent pas et essaie de dire quelque chose. Je sais ce qu'il pense: il veut dire qu'il est injuste de faire cela, que les communards n'agissent pas ainsi, que c'est une bac­chanale, etc., etc. Qu'il est merveilleux, ce communard Andrioucha! Mais après que le docteur Tagabatt a jeté le verre sur le tapis de velours et qu'il a inscrit très claire­ment son nom sous le verdict -
  • « à fusiller » - soudain le doute m'envahit. Ce docteur au front large et à la blanche calvitie, à l'esprit froid, une pierre à la place du cœur, c'est lui mon indéfectible maître, mon instinct bestial. Et moi, le chef du tri­bunal noir de la commune, je suis un rien du tout entre ses mains, livré à la volonté d'un cataclysme rapace. « Mais quelle issue? »
  • Quelle issue?? Moi non plus je ne voyais pas d'issue. Alors à toute vitesse défile devant moi la sombre histoire de la civilisation, et défilent les peuples, et les siècles, et le temps lui-même...
  • Mais je ne voyais pas d'issue! En vérité c'est le docteur Tagabatt qui avait raison. ... Andrioucha gribouillait rapidement sa virgule sous le verdict, tandis que le débile fixait les lettres avec jouissance. J'ai pensé: « Si le docteur est le mauvais génie, mon mauvais vouloir, alors le débile est le bourreau à la guillotine. » Mais ensuite j'ai pensé:
  • Mais non, quelle absurdité! Est-ce qu'il est un bourreau? N'est-ce pas à lui, à ce garde du tribu­nal noir de la commune, que durant les grands moments de tension je composais des hymnes? Alors s'en allait, s'éloignait de moi ma mère - l'archétype de Marie des montagnes, et se pétrifiait, attendant dans la ténèbre. ... Les bougies coulaient. Les silhouettes sévères du duc et de la duchesse disparaissaient dans le brouillard bleu des fumées de cigarettes. ... Sont condamnés à être fusillés, - Six! Assez! Pour cette nuit c'est assez! Le Tatar chante de nouveau son « ala-la-la » d'Asiate. Je regarde l'aube sur la porte vitrée. - Andrioucha a déjà disparu. Tagabatt et le garde boivent les vieux vins. J'attache l'étui de mon revol­ver, puis je sors de la maison ducale. Je vais par les rues désertes et silencieuses de la ville assiégée. La ville est morte. Les philistins savent que nous ne serons plus là dans trois, quatre jours, que nos contre-attaques sont vaines: bientôt nos tatchanky 4 crisseront vers le pays froid. La ville s'est tapie. Ténèbres. A l'orient se tient la sombre silhouette velue du domaine ducal, le siège du tribunal noir de la com­mune. Je me retourne et regarde dans sa direction, et brusquement je me souviens que six sont sur ma conscience. ... Six sont sur ma conscience? Non, ce n'est pas vrai. Six cents, six mille, six millions - ténèbres 5 sont sur ma conscience!!
  • Ténèbres? Et je serre ma tête entre les mains. ... Mais de nouveau défile devant moi à toute vitesse la sombre histoire de la civilisation, et défi­lent les peuples, et les siècles, et le temps lui- même... Alors, épuisé, je me penche sur le seuil, je me mets à genoux, et brûlant de fièvre je bénis ce moment où j'ai rencontré le docteur Tagabatt et le garde au crâne difforme. Puis je me retourne et je regarde en extase la silhouette orientale et velue. ...Je me perds dans les venelles. Enfin je sors vers la maison solitaire où habite ma mère. Dans la cour ça sent la menthe. Derrière la baraque s'allument des éclairs et l'on entend le brouhaha du tonnerre étranglé. Ténèbres! Je vais dans la chambre, j'enlève le revolver et j'allume la bougie. ... - Tu dors? Non, mère ne dormait pas. Elle s'approche de moi, prend mon visage fatigué dans ses vieilles paumes arides et pose sa tête sur ma poitrine. A nouveau elle dit que moi, son fils révolté, je me crève à la tâche. Et je sens sur mes mains ses gouttes de rosée cris­tallines. Moi:
  • Oh, comme je suis fatigué, maman! Elle m'amène devant la bougie et regarde mon visage éreinté. Puis elle se place près de la lampe pâle et, triste, elle regarde l'image de Marie. Je sais: demain encore ma mère ira au monastère: nos craintes lui sont insupportables, nos craintes et ce monde d'horreur qui nous entoure. M'asseyant déjà sur le lit, subitement je sursaute:
  • Ce monde d'horreur? Est-ce que ma mère ose penser ainsi? Seuls les versaillais pensent ainsi! Alors, inquiet, je me rassure en me disant que tout cela est mensonge, qu'il n'y a pas ma mère devant moi, que ce n'est rien de plus qu'un fan­tôme.
  • Un fantôme? je sursaute encore. Non, c'est justement cela qui est un mensonge! Ici, dans cette chambre tranquille, ma mère n'est pas un fantôme, mais une part de mon « moi » c r i - m i n e 1, auquel je laisse la bride sur le cou. Là, dans le sombre recoin, à la périphérie de la ville, je cache à la guillotine un tentacule de mon âme. Alors, dans une extase animale, je ferme les yeux, et comme un mâle au printemps je suis oppressé et je murmure:
  • Qui a besoin de connaître le détail de mes sen­timents? Je suis un vrai communard. Qui osera dire le contraire? N'ai-je pas le droit de me reposer un instant? La veilleuse pâle brûle devant l'image de Marie. Devant la veilleuse, comme gravée dans le bois, se tient ma mère affligée. Mais je ne pense plus à rien. Le doux rêve bleu caresse ma tête. II ... Nos troupes reculent, position après position: au front c'est la panique, c'est la panique à l'ar­rière. Mon bataillon est prêt. Dans deux jours je me jetterai moi-même dans le tintamarre des canons. Mon bataillon est une unité d'élite: ce sont tous de jeunes fanatiques de la commune. Mais pour l'instant je ne suis pas moins utile ici. Je sais ce qu'est l'arrière quand l'ennemi est aux portes de la ville. De troubles bruits se répandent un peu plus chaque jour et, comme des serpents, se glissent par les venelles. Déjà ces bruits troublent les compagnies de la garnison. On rapporte:
  • Des mécontentements se font entendre.
  • Une révolte peut éclater. Oui! je sais: une révolte peut éclater, et mes fidè­les agents fouillent dans les arrière-cours, et il n'y a déjà plus de place pour les pièces à conviction, tout ce fatras coupable et presque innocent des philistins. ... La canonnade est de plus en plus proche. Les messagers du front plus fréquents. La poussière s'amasse en nuages et plane au-dessus de la ville, cachant le soleil de feu, un trouble soleil. Parfois des éclairs zèbrent le ciel. Traînent à la file les char­rettes, hurlent, inquiètes, les machines à vapeur, pas­sent, comme des flèches, les cavaliers. Ce mutisme oppressant règne uniquement autour du tribunal noir de la commune. Oui: il y aura des centaines d'exécutions, et je suis au bout du rouleau! Oui: déjà les versaillais entendent, dans le silence d'écho et de mort du domaine ducal et comme pla­nant au-dessus de la ville, le crépitement net et bref des coups de feu. Les versaillais savent:
  • Le Q. G. de Doukhonine 6! ... Et les matinées fleurissent de nacre et les aubes précoces chutent dans le brouillard des bois. ... Et grandit la sourde canonnade. L'atmosphère orageuse grossit: l'orage va éclater, bientôt. ...J'entre dans le domaine ducal. Le docteur Tagabatt et le garde boivent du vin. Andrioucha est assis, morose, dans un coin. Puis Andrioucha s'approche de moi, et triste et naïf il me dit:
  • Ecoute! Laisse-moi partir! Moi:
  • Où? Andrioucha:
  • Au front. Je n'en peux plus ici. Voilà! Il n'en peut plus! Et soudain la colère s'enflamme en moi. Enfin. Très longtemps je me suis retenu. - Il veut aller au front? Il veut être le plus loin possible de cette œuvre noire et impure? Il veut se laver les mains et être innocent comme une colombe? Il me cède « son droit » à nager dans les flaques de sang? Alors je crie:
  • Vous vous oubliez! Entendez-vous?... Si une fois encore vous abordez ce sujet je vous fais immé­diatement fusiller. Le docteur Tagabatt très dynamique:
  • C'est ça! Bien fait! Et l'énorme rire roule dans le labyrinthe vide des appartements ducaux. Bien fait! Bien fait! Andrioucha se recroqueville, il blêmit, et sort du cabinet. Le docteur dit:
  • Assez! Je vais me reposer! Travaille encore, toi! Moi:
  • Qui est le suivant?
  • L'affaire N° 282. Moi:
  • Amenez. Muet, le garde sort de la pièce comme un auto­mate. (Oui, c'était l'irremplaçable garde: Andrioucha n'était pas le seul, nous aussi nous fautions, le doc­teur et moi. Souvent nous passions au travers quand il fallait surveiller les exécutions. Mais lui, ce dégé­néré, a toujours été un soldat de la révolution, et il ne quittait les lieux qu'après que la fumée s'était dissipée, quand on enterrait les cadavres.) ... La portière glissa. Ils étaient deux à entrer dans mon cabinet: une femme en habits de deuil et un homme en pince-nez. Ils étaient définitivement effrayés par l'ambiance: le faste aristocratique, les portraits ducaux et la pagaïe: les bouteilles vides, les revolvers et la fumée bleue des cigarettes. Moi:
  • Votre nom?
  • Zed!
  • Votre nom?
  • Igrec! L'homme plissa ses fines lèvres exsangues et tomba dans un impardonnable ton pleurnichard: il demandait clémence. La femme s'essuyait les yeux avec un mouchoir. Moi:
  • Où avez-vous été arrêtés?
  • Là!
  • Pourquoi vous a-t-on arrêtés?
  • Pour cela! Ainsi vous aviez une réunion! Quel genre de réunion peut-il y avoir, la nuit, chez un particulier, par ces temps agités? Ainsi vous êtes théosophes 7! Vous cherchez la vérité!.. Une vérité nouvelle? Bien! Bien!.. Qui est-ce alors?.. Le Christ?.. Non?.. Un autre sauveur du monde?.. Bien!.. Vous n'êtes satisfaits ni par Confucius, ni par Lao-Tseu, ni par Bouddha, ni par Mahomet, ni par le diable lui-même!... Je com­prends: il faut remplir le vide... Moi:
  • Alors, selon vous le temps est venu de l'arrivée du Nouveau Messie? L'homme et la femme:
  • Oui! Moi:
  • Vous pensez que cette crise psychologique peut être constatée en Europe, et en Asie, et dans toutes les parties du monde? L'homme et la femme:
  • Oui! Moi:
  • Alors pourquoi diantre vous ne feriez pas ce Messie de la « Tchéka »? La femme se mit à pleurer. L'homme pâlit encore plus. Les portraits sévères du duc et de la duchesse regardaient sombrement. On entendait la canon­nade et le sifflet inquiet de la gare. Les blindés ennemis assiègent nos postes - c'est ce que l'on disait au téléphone. Du vacarme se faisait entendre venant de la ville: les tatchanky crissaient sur le pavé. ... L'homme tomba à genoux, il demandait clé­mence. Je le poussai violemment du pied - et il tomba les bras étendus. La femme serra le voile contre sa poitrine, désespérée elle se pencha sur la table. La femme dit d'une voix sourde et morte:
  • Ecoutez, j'ai trois enfants!.. Moi:
  • A fusiller! Dans l'instant le garde était là, et une minute plus tard il n'y avait plus personne dans le cabinet. Alors je m'approchai de la table, je me versai du vin de la carafe et le bus d'un seul trait. Puis je posai la main sur mon front froid et dit:
  • Continuons! Entra le dégénéré. Il me conseillait de mettre de côté les affaires courantes:
  • On vient d'amener de la ville un nouveau groupe de versaillais, des religieuses à ce qu'il paraît ; au marché, elles faisaient ouvertement de l'agitation contre la commune. J'entrai dans le rôle. Le brouillard flottait devant mes yeux, et j'étais dans l'état que l'on peut quali­fier d'extraordinaire extase. Je pense que les fanatiques partaient pour la Guerre sainte dans cet état. Je m'approchai de la fenêtre et dis:
  • Amenez! ... Toute une foule de religieuses envahit le cabinet. Cela je ne le vis pas, je le ressentis. Je regardais la ville. Le soir tombait. - Je ne me retournai pas pendant très longtemps, je goûtais cet instant: toutes, elles ne seront plus dans deux heures! Le soir tombait. Et les éclairs d'avant l'orage cisaillaient à nouveau le ciel. Sur l'horizon lointain, derrière la briqueterie, s'élevait le brouillard. Les versaillais attaquent furieusement - c'est ce que l'on trans­mettait par téléphone. Sur les chemins déserts des charrettes apparaissaient parfois, et prestement reculaient vers le nord. Dans la steppe, comme de loin­tains guerriers mythiques, se tenaient les divisions de la cavalerie. L'alerte. Dans la ville les magasins sont barri­cadés. La ville est morte et s'en va dans le sauvage lointain moyenâgeux. Les étoiles poussent dans le ciel et versent sur la terre une verte lumière maréca­geuse. Puis s'éteignent, disparaissent. Mais je dois me presser! Dans mon dos se tient un groupe de religieuses. Bien sûr, je dois me pres­ser: les sous-sols sont pleins à craquer. Je me retourne résolument, je vais prononcer l'incontournable:La Route et l'Hirondelle - Afu-sil-ler!... mais je me retourne et je vois - droit devant moi se tient ma mère, ma triste mère, avec les yeux de Marie. Alarmé je me jette de côté: qu'est-ce que c'est? une hallucination? Je me jette de côté et je crie:
  • Toi? Et venant de la foule des femmes j'entends le triste:
  • Fils! Mon fils révolté! Je sens que je vais m'écrouler. Je me sens mal, j'attrape le dossier du fauteuil, je me penche. Mais au même moment l'énorme rire roula en tonnerre, frappa sur le plafond et s'évanouit. C'était le docteur Tagabatt:
  • « Maman »?! Espèce de satanée poupée! On a envie du téton? « Mammaan »?!! Je revins instantanément à moi et me saisis du revolver.
  • Diable! et je me précipitai sur le docteur. Mais celui-ci me regarda froidement et dit:
  • Allons, allons, du calme, traître à la commune! Sache juger l'affaire de maman (il souligna « de maman »), comme tu as su juger les autres affaires. Et il s'éloigna en silence. ... J'étais pétrifié. Blême, presque mort, je me tenais devant la foule muette des religieuses, les yeux perdus, comme un loup pris au piège. (Cela je le voyais dans le gigantesque miroir accroché en face.) Bien! On a fini par attraper l'autre bout de mon âme! Je n'irai plus au bord de la ville me cacher comme un criminel. Et maintenant je n'ai plus qu'un seul droit:
  • ne rien dire, jamais, à personne, comment éclata mon propre « moi ». Et je n'ai pas perdu la raison. Les pensées me cisaillaient le cerveau. Que devais-je faire? Est-ce que moi, soldat de la révolu­tion, je faiblirais à cet instant capital? Est-ce que j'abandonnerais la garde et trahirais honteusement la commune? ...Je serrais les mâchoires, sombrement je regar­dai ma mère et dis brutalement:
  • Tous au sous-sol. Je serai là dans un instant. Mais au moment où je prononçais cela le cabinet trembla de nouveau du même rire. Alors je me tournai vers le docteur et lui jetai dis­tinctement:
  • Docteur Tagabatt! Visiblement vous avez oublié à qui vous avez affaire. Vous aussi, vous vou­lez rejoindre le Q.G. de Doukhonine... avec cette ordure?! Et je fis un geste dans la direction où se tenait ma mère, puis en silence je sortis du cabinet. ...Je n'entendais rien derrière moi. ... Je partis du domaine comme ivre, allant vers nulle part dans la pénombre étouffante d'avant l'orage. La canon­nade se faisait de plus en plus forte. Les fumées s'enflammaient de nouveau au- dessus de la briqueterie. Cachés par le tertre, les blindés faisaient un raffut de tous les diables: là un duel décisif se jouait entre eux. Les divisions ennemies assiégeaient furieusement les insurgés. Il planait une odeur d'exécutions som­maires. J'allais vers nulle part. Je croisais des charrettes, des cavaliers à brides abat­tues, des tatchanky, dans un boucan infernal. La ville était plongée dans la poussière, et le soir n'avait pas désa­morcé la charge orageuse. J'allais vers nulle part. Sans pensées, avec un vide obtus en moi, avec un lourd poids pesant sur mes épaules voûtées. J'allais vers nulle part. III ... Oui, c'étaient des minutes impossibles. C'était une souffrance sans bornes. Mais je savais ce que j'allais faire. Et je savais déjà en quittant le domaine. Sinon je ne serais pas sorti si vite du cabinet. ... Mais oui, je dois être conséquent! ... Et toute la nuit j'ai jugé des affaires. Alors, durant quelques longues heures noi­res crépitèrent de courtes et nettes rafales: - moi, le chef du tribunal noir de la commune, j'accomplissais mon devoir envers la révolution. ... Est-ce de ma faute si l'image de ma mère ne m'a pas quitté une seconde cette nuit durant? Est-ce de ma faute? ... À midi vint Andrioucha, il me lança, morose:
  • Ecoute! Permets qu'on la libère! Moi:
  • Qui?
  • Ta mère! Moi: (je me tais.) Puis je sentis l'envie, une envie jusqu'à la souf­france, de rire. Je n'y tins plus et mon rire énorme se répercuta à travers les chambres. Andrioucha me regardait sévèrement. On ne le reconnaissait plus.
  • Ecoute, pourquoi ce mélodrame? Mon cher, mon naïf Andrioucha essayait d'être perspicace pour une fois. Mais il se trompait. Moi (brutal):
  • Fous le camp! Cette fois encore Andrioucha pâlit. Ce communard naïf ne comprend plus rien. Il n'a simplement aucune idée de ce à quoi peut bien servir cette cruauté absurde et sauvage. Il ne voit rien au-delà de ma froide face de bois. Moi:
  • Téléphone! Demande où en est l'ennemi! Andrioucha:
  • Ecoute!.. Moi:
  • Téléphone! Demande où en est l'ennemi! A ce moment au-dessus du domaine passa un obus en sifflant, il explosa pas loin. Le tintement des vitres, et la lune s'en alla errer parmi les chambres ducales, vides et pleines d'échos. On disait au téléphone que les versaillais atta­quaient, qu'ils étaient déjà tout près: à trois verstes. On a vu des divisions cosaques près de la station: les insurgés se replient. - Hurle le lointain sifflet de la gare. ... Andrioucha s'était précipité dehors. Je le sui­vis. ... Les lointains se couvraient de brumes. A l'hori­zon de nouveau rougeoyaient les fumées. La pous­sière formait un gros nuage au-dessus de la ville. Le soleil était de cuivre, et l'on ne voyait pas le ciel. Seule une boule de brouillard opaque courait au- dessus de l'horizon lointain. Des ouragans fantas­tiques fleurissaient sur le chemin, s'élevaient vers les hauteurs, découpaient l'espace, survolaient les habitations, continuaient leur vol, de plus en plus loin. Cette attente de l'orage opérait comme un charme. ... Et là tonnaient les canons. Les cavaliers à brides abattues. Vers le nord partaient les tatchanky, partaient les charrettes. ... J'ai tout oublié. Je n'entendais rien - et je ne me souviens pas comment je me retrouvai aux sous- sols. Près de moi explosa le shrapnel comme du verre, et dehors tout était vide. Je m'approchai des portes, mais à peine je voulus jeter un coup d'œil dans le petit hublot, derrière lequel devait se trouver ma mère, que quelqu'un me saisit le bras. Je me retour­nai -
  • le dégénéré.
  • Voyez cette garde! Tous se sont enfuis!.. hi.., hi... Moi:
  • Vous? Lui:
  • Moi? Oh, moi! et de son doigt il frappa la porte. Oui, c'était un chien fidèle de la révolution. Sous n'importe quel feu il se tiendrait encore en fac­tion! Je me souviens, je pensai alors:
  • C'est le gardien de mon âme, et vide de pen­sées j'allai vers le terrain vague de la ville. ... Dans la soirée la banlieue sud fut prise. Nous devions partir vers le nord, quitter la ville. Mais les insurgés avaient reçu l'ordre de tenir jusqu'à la nuit et, braves, ils mouraient sur les remparts, dans les abords, à la croisée des chemins et dans les recoins muets des arrière-cours. ... Mais qu'en était-il de moi? ... On évacuait de toute urgence, les rafales crépitaient, nettes et j'étais définitivement au bout du rouleau! On brûlait des documents. On convoyait les ota­ges. On confisquait le reste des contributions... ...J'étais définitivement au bout du rouleau! ... Mais soudain le visage de ma mère émergeait devant moi, et j'entendais de nou­veau cette voix triste et obstinée. Je rejetai mes cheveux en arrière et, les yeux agrandis, je regardai le clocher de la ville. Et à nou­veau le soir tombait, et au sud à nouveau brillaient les maisons en flammes. ... Le tribunal noir de la commune se prépare à fuir. On charge les charrettes, les chars traînent, les foules se pressent vers le nord. Seul notre blindé soli­taire retient sa respiration dans la profondeur des bois, il retient les divisions ennemies sur le flanc droit... Andrioucha a disparu quelque part. Le docteur Tagabatt est tranquillement assis sur le sofa en train de boire du vin. En silence il épie mes ordres et de temps en temps il jette un coup d'œil ironique sur le portrait du duc. Mais ce regard, je le sens justement posé sur moi, et il m'énerve et m'inquiète. ... Le soleil s'est couché. Le soir expire. C'est la nuit. Dehors, il y a de brusques courses sur les tertres, et le bruit monotone de la mitraillette. Les chambres ducales désertes ont retenu leur souffle dans l'attente. Je fixe le docteur et je ne supporte pas ce regard sur le portrait ancestral. Je dis brusquement:
  • Docteur Tagabatt! Dans une heure je dois liquider le dernier groupe de prisonniers. Il me faut prendre le commandement de la division. Ironique et indifférent il dit:
  • Et alors? Très bien! Je suis agité, mais le docteur me regarde avec malice et ricane. - Oh, certainement il comprend de quoi il s'agit! C'est dans ce groupe de prison­niers que se trouve ma mère. Moi:
  • S'il vous plaît, quittez la pièce! Docteur:
  • Et alors? Très bien! Alors je n'y tiens plus, j'enrage.
  • Docteur Tagabatt! Je vous préviens pour la dernière fois: ne jouez pas avec mes nerfs! Mais ma voix se brise en un borborygme dans ma gorge. Je fais le mouvement de saisir le revolver et d'en finir immédiatement avec le docteur, mais soudain je me sens misérable, minable, et je me rends compte que s'en vont les derniers lambeaux de ma volonté. Je m'assois sur le sofa et plaintivement, comme un chien battu et sans forces, je regarde Tagabatt. ... Mais passent les minutes. Il faut y aller. Je me reprends en main et pour la dernière fois je regarde le portrait méprisant de la duchesse. Ténèbre.... - Gardes! Le garde vient, il fait son rapport: - Le groupe a été sorti des sous-sols. L'exécution doit avoir lieu hors de la ville: à la lisière du bois. ... La lune émergeait de derrière les contreforts lointains. Puis elle voguait sur ces calmes coulées bleu clair, scintillant de gouttelettes de citron. A minuit elle brisa en deux le zénith et se figea au- dessus du gouffre. ... Dans la ville les escarmouches n'arrê­taient pas. ... Nous marchions sur la route du nord. Je n'oublierai jamais cette procession silencieuse - cette sombre foule allant à l'exécution. Quelque part derrière crissaient les tatchanky. Devant marchaient les communards convoyeurs, puis: la foule des religieuses ; dans l'avant-garde: moi, des communards convoyeurs et le docteur Tagabatt. ... Mais nous étions tombés sur de véritables versaillais: durant tout le trajet aucune des religieuses n'a prononcé un seul mot. C'étaient des fanatiques sincères. J'allais sur le chemin, comme à l'époque - vers nulle part, et à mes côtés cheminaient les gardiens de mon âme: le docteur et le dégénéré. Je regar­dais dans la foule, mais je ne voyais rien. Par contre je sentais:
  • là-bas marchait ma mère en penchant la la tête. Je sentais: cela fleurait bon la menthe. Je caressais sa chère tête patinée d'argent. Mais devant moi se leva subitement l'horizon transalpin. Alors à nouveau je voulus - jusqu'à la douleur -, je voulus tomber à genoux et en prière regarder la silhouette velue du tribunal noir de la commune. ... Je serrais ma tête entre les mains, je marchais sur la route morte, et derrière moi crissaient les tat- chanky. Je m'écarte brusquement: qu'est-ce que c'est? Une hallucination? Est-ce réellement la voix de ma mère? Et de nouveau je sens que je suis un homme pitoyable et je ressens - la nausée quelque part sous le cœur. Et je ne veux pas éclater en sanglots, mais pleurer avec de toutes petites larmes - comme on pleure enfant, dessus la chaude poitrine. Et cela éclate:
  • Est-ce que réellement je la mène à l'échafaud? Qu'est-ce que c'est? La réalité ou une hallucina­tion? C'était la réalité: la vraie réalité de la vie - rapace et cruelle, comme une meute de loups affamés. La réalité sans issue, incontournable, comme la mort elle-même. ... Mais peut-être est-ce une erreur? Peut-être faut-il faire autrement? Non, c'est lâcheté de cœur, mollesse de la volonté. Il existe bien cette règle simple de la vie: errare humanum est Qu'as-tu besoin de plus? Trompe! et trompe-toi justement comme ceci, et non comme cela!... Et quelle erreur peut-il y avoir? En vérité: c'était la réalité comme une meute de loups affamés. Mais c'était aussi l'unique chemin menant aux lacs des montagnes de la merveilleuse commune inconnue. ... Je brûlais alors dans le feu fatal du fanatisme, martialement je martelais chaque pas sur la route du nord. ... La procession silencieuse arrivait au bois. Je ne me souviens pas quand on dis­posa les religieuses, je me souviens: le docteur s'approcha de moi et me posa la main sur l'épaule:
  • Votre mère est là-bas! Faites comme vous voulez! Je regardai:
  • de la foule s'est détachée une figure, et doucement, esseulée elle alla vers l'orée du bois. ... La lune se tenait au zénith, la lune était suspendue au-dessus du gouffre. Plus loin par-tait vers l'infini vert citron la route morte. Sur la droite scintillait un détachement de mon batail­lon. Et à ce moment au-dessus de la ville un feu nourri éclata - le coup de feu sonnait à nouveau l'alarme. Les insurgés battaient en retraite - et l'ennemi l'avait remarqué. Près de nous explosa un obus. ... Je sortis mon revolver de l'étui et me dirigeai précipitamment en direction de la figure solitaire. Et à ce moment, je me souviens, éclatèrent de courtes rafales: on achevait les religieuses. A ce moment, je me souviens notre blindé, dans le bois, sonna l'alarme. La forêt vibra. Une boule de feu siffla - une fois, deux fois - et encore - un coup! un autre coup! ... Les divisions ennemies avancent. Il faut se dépêcher. Il faut se dépêcher! Mais je marche toujours, et la figure solitaire de ma mère est toujours là-bas. Elle se tient là-bas, les bras ballants, et me regarde tristement. Je me dépê­che vers l'orée enchantée, impossible, et la figure soli­taire est toujours là, toujours là. Et il n'y a rien autour. Seule la lune fait couler une verte lumière de l'horizon transpercé. Je tiens le revolver dans la main, mais la main faiblit, et encore un peu - je pleurerais avec de toutes petites larmes, comme dans l'enfance, le visage enfouidans la chaude poitrine. Je veux crier:
  • Mère! Je te le dis: viens à moi! Je dois te tuer. Et la même voix triste me cisaille le cerveau. De nouveau j'entends mère me dire que moi (son fils révolté) je me crève à la tâche. ... Qu'est-ce que c'est? Est-ce de nouveau une hallucination? Je rejette la tête en arrière. Oui, c'était bien une hallucination: depuis long­temps déjà je me tenais à l'orée déserte, je regardais ma mère, elle était en face de moi. Elle se taisait. ... Le blindé rugissait dans le bois. Des flammes s'élevaient. C'était l'orage. L'ennemi avait commencé l'attaque. Les insurgés battaient en retraite. ... Alors saisi de langueur, envahi tout entier par l'incendie d'un bonheur impossible, ma main entoura le cou de ma mère et je serrai sa tête contre ma poitrine. Puis je levai le revolver et j'appuyai le canon contre la tempe, je pressai la détente. Comme un épi coupé elle se pencha sur moi. Je la posai par terre et me tournai sauvagement de tous côtés. Les alentours étaient déserts. Seuls les cadavres encore chauds des religieuses faisaient une tache noire. A côté tonnaient les canons. ... Je mis la main dans ma poche et soudain je me souvins que dans les appartements ducaux j'avais oublié quelque chose. « Quel imbécile! » - pensai^e.... Puis je réalisai: - mais où sont-ils donc passés? Bien sûr, je dois me dépêcher de rejoindre mon bataillon. - Et je courus vers la route. Mais je n'avais pas fait trois pas que quelque chose m'arrêta.Je sursautai et courus vers le cadavre de ma mère. Je m'agenouillai devant lui, je scrutai attentive­ment le visage. Mais il était mort. Sur la joue, je me souviens, coulait une sombre rigole de sang. Alors je soulevai cette désespérante tête et furieu­sement je baisai de mes lèvres le front blanc. - Ténèbre. Et soudain j'entendis: — Alors communard, debout! Il est temps de rejoindre le bataillon! Je jetai un coup d'œil et je vis:
  • de nouveau devant moi se tenait le dégénéré. Ah, bien, j'arrive tout de suite. Tout de suite. Oui, il est grand temps que j'y aille! Alors j'arrangeai l'étui de mon revolver et de nouveau je me précipi­tai sur le chemin. ... Dans la steppe, comme de lointains guerriers mythiques, se tenait la cavalerie insurgée. Je courus là-bas, serrant ma tête entre les mains. ... L'orage approchait. Çà et là apparaissaient des taches annonciatrices de l'aube. La lune mourait doucement à l'horizon transpercé. De l'occident s'avançaient des nuages lourds. La fusillade était nette et fournie. ...Je m'arrêtai au milieu de la steppe morte:
  • là-bas, dans le loin­tain inconnu, brûlaient miraculeusement les lacs de la commune transalpine.

*"Fleur de pommier" une brève nouvelle de Mikhailo Kotsiubynsky (1964-1913)écrivain ukrainien.

https://www.facebook.com/groups/1731118743869948/

alexandre0MYKOLA KHVYLOVY (en ukrainien: Микола Хвильовий, 13 décembre 1893 - 13 mai 1933) est un poète-écrivain ukrainien, une des figures proues de la « Renaissance fusillée » ukrainien (1920–1930).

(Préface de Leonid Pliouchtch.Nouvelles traduites de l'ukrainien par Oies Masliouk)

Mykola Khvylovy, pseudonyme de Mykola Fitilov, est né le 13 décembre 1893 à Trostianets, dans la région de Kharkiv. Son père, russe d'origine, est instituteur, sa mère est ukrainienne. C'est elle qui l'élève après le divorce des parents. Après des études au lycée de Bohodoukhiv, il est appelé sous les drapeaux en 1916 et envoyé sur le front pour indiscipline. Membre du PC bolchevique ukrai­nien depuis 1919, il s'installe à Kharkiv en 1921 où il tra­vaille quelque temps en usine. Il commence à fréquen­ter les milieux littéraires et devient membre d'un groupe d'écrivains réunis autour du journal Visti VouTsVK Son poème A l'époque électrique et son recueil de poésie Jeunesse paraissent la même année. Après la sortie d'un second ouvrage poétique, il se consacre exclusive­ment à la prose. Ses premiers livres de nouvelles, Études bleues (1923) et LAutomne (1924), sont immédiatement salués, aussi bien par la critique soviétique que par celle de l'émigration. Ils influencèrent profondément les jeunes écrivains ukrainiens. Disséquant le système communiste qui s'instaure, il met en scène ses ridicules, ses travers et ses trahisons, nous replonge dans l'époque tumultueuse de la guerre, puis des années d'apathie qui suivirent. L'enthousiasme initial pour la révolution se mue rapidement en décep­tion. Les nouvelles Le rédacteur Kark et Novembre indigo illustrent bien cette désillusion. Khvylovy se plaît à cari­caturer la bourgeoisie opportuniste et bornée, il pré­sente d'anciens révolutionnaires tranformés en bureau­crates et en parasites. Khvylovy devient une personnalité de premier plan et joue un rôle majeur dans nombre d'organisations litté­raires. En 1923, il fonde avec d'autres intellectuels le groupe des écrivains prolétaires Hart (organisation d'écrivains ouvriers), qu'il ne tarde pas à quitter en rai­son de sa complète soumission au parti. Il dénonce l'idéologie massoviste de Hart et de Plouh (organisation des écrivains paysans), selon laquelle l'art prolétarien doit s'adresser directement aux masses et même être créé par elles. Ce qui en littérature revient à prétendre que pour devenir écrivain il suffit d'apprendre l'alpha­bet. D'une façon générale Khvylovy dénonce ce qui deviendra le « réalisme socialiste ». Toute tentative pour restaurer et canoniser n'importe lequel des styles de l'ancienne classe bourgeoise, que ce soit réalisme ou romantisme, en les affublant des adjectifs « prolétarien » ou « monumental », sera consi­déré par nous, au mieux comme une tentative pour pousser notre littérature non vers le style mais vers la stylisation, vers la copie servile des procédés de style bourgeois, au pire comme une tentative pour introduire (consciemment ou inconsciemment) une vision bourgeoise du monde dans la nouvelle littérature proléta­rienne. Le style n'est pas uniquement la somme des procédés littéraires, il est aussi une certaine vision du monde, une perception du monde par une certaine classe. Seul le monisme de la forme et du fond donne un certain style. Le style prolétarien, nous devons le créer et nous le créons. En 1923, il crée l'Académie libre de la littérature pro­létarienne (Vaplite), qui rassemble les meilleurs écri­vains de l'époque. Cette période correspond à une nou­velle évolution de son œuvre: il entreprend des récits d'une plus grande ampleur et commence notamment vers 1925 son roman Irayida. Le seul fragment qui nous en reste annonce une certaine mutation du style: au lyrisme et à l'éclatement de ses premiers textes succède un récit plus classique. Son autre roman Les Bécasses confirme les mêmes tendances. Seule la première partie - parue en 1927 dans le numéro 5 de Vaplite - nous est parvenue, car le numéro suivant fut confisqué et détruit par les autorités. On connaît néanmoins les réactions de la critique: les adeptes de Khvylovy y voient son chef- d'œuvre mais d'autres le considèrent comme un échec. On peut en tout cas le définir comme un roman psycho­logique, narratif et engagé. D'avril à juin 1925, il entreprend une série de pam­phlets. Il y pose une question qui déchaînera les pas­sions: « l'Europe ou la prosvita? ». Par prosvita, il entend l'arriération culturelle de l'Ukraine. Il estime que le pays ne peut sortir de son provincialisme qu'en se tournant vers l'Occident: « Pour l'art, uniquement l'Europe ». Il développe son point de vue dans une deuxième série de pamphlets: Pensées à contre-courant (novembre- décembre 1925). Khvylovy y insiste sur la nécessité pour les intellectuels de se débarrasser de leur dépendance psychologique vis-à-vis de Mocou: L'intelligentsia ukrainienne, exception faite de quelques révoltés, souffrait et souffre encore de l'arriération culturelle. Notre intel­lectuel cultivé ne s'imagine pas sans la tutelle russe. Il se réduit à un rôle de second plan, il n'est capable que de singer. Un troisième cycle de pamphlets, Éloge des scribouil­lards (février-mars 1926), précise sa pensée: la littéra­ture ukrainienne doit trouver sa propre voie et surtout ne pas s'orienter sur la littérature russe. Son texte le plus radical, L'Ukraine ou la Petite-Russie? est purement et simplement interdit. Les bolcheviks continuent la politique impériale de déculturation. Dès 1863, Valouiev, le ministre de l'Intérieur, avait interdit la publication de livres religieux et de manuels scolaires en langue petite-russienne. Valouiev prononcera à cette occasion une phrase restée célèbre: « Il n'y a pas, il n'y a jamais eu et il ne peut y avoir de langue ukrainienne. » En 1876, le « tsar libérateur » Alexandre II avait édicté l'oukase secret d'Ems. Il interdisait: « 1) l'importation de livres et brochures en ukrainien de l'étranger ; 2) l'impression et la publication d'œuvres ukrainiennes, même traduites, à l'exception des documents histo­riques et des œuvres appartenant aux belles-lettres, dans la langue de l'original pour les premiers, sans aucune différence avec l'orthographe russe pour les secondes ; 3) toute représentation ou lecture publique en ukrai­nien, ainsi que les paroles qui accompagnent les parti­tions musicales ». En 1895, une interdiction spécifique frappa les livres pour enfants. Ces interdictions ne seront levées qu'après la révolution de 1905. Sous la république populaire d'Ukraine, l'ukrainien devint la langue officielle. Dans un premier temps, l'attitude des bolcheviks vis-à-vis de l'ukrainien fut hostile. Ainsi Mouraviov, commandant des troupes de l'Armée rouge lors de l'offensive de janvier 1918, faisait fusiller tout porteur de papiers rédigés en cette langue. Forts de l'expérience désastreuse d'une telle politique, les bol­cheviks inaugurèrent en 1923 la politique d'ukrainisa- tion. Mais la russification fut reprise à partir de 1930, et ce jusqu'en 1990. Khvylovy est le principal écrivain et théoricien de la renaissance culturelle des années vingt. Il en développe une conception personnelle qui s'appuie sur une mys­tique révolutionnaire: la « renaissance asiatique ». Selon lui, le réveil de l'Asie et des pays coloniaux sous-dévelop- pés doit commencer par l'Ukraine, dans la mesure où elle se situe au carrefour de l'Europe et de l'Asie. Pour cela, il faut en Ukraine une Renaissance semblable à celle qui s'est déroulée en Occident dès le xve siècle. D'où des slogans lapidaires qui exaspérèrent Staline: « Fuir Moscou! », « A nous l'Europe! ». La discussion littéraire, on le voit, s'est transformée en polémique sur l'avenir de l'Ukraine. Dès 1926, Staline lui-même s'attaque à Khvylovy. Aujourd'hui, quand les classes prolétarien­nes de l'Europe de l'Ouest et leurs partis communistes débordent de sympathie pour Moscou, cette citadelle du mouvement révo­lutionnaire mondial et du léninisme, aujour­d'hui, quand les prolétaires de l'Europe de l'Ouest dirigent un regard enthousiaste vers le drapeau qui flotte à Moscou, le commu­niste ukrainien Khvylovy ne trouve rien à dire en faveur de Moscou, mais appelle au contraire les Ukrainiens à « fuir Moscou au plus vite ». Et on nomme cela internationa­lisme! Que dire aux intellectuels ukrainiens du camp non-communiste quand les commu­nistes se mettent à parler, et non seulement à parler, mais même à écrire dans notre presse soviétique la langue de Khvylovy? Dès lors Khvylovy est l'objet de persécutions inces­santes. En janvier 1927, il quitte Vaplite. De décembre 1927 à mars 1928, il vit à Berlin, à Vienne et peut-être même à Paris. En janvier 1928, il apprend la liquidation de Vaplite. Pour éviter qu'on ne persécute ses amis, il adresse une lettre ouverte au journal Kommounist dans laquelle il dénonce le « khvylovisme » comme une dévia­tion nationaliste. Il ne dépose pourtant pas les armes et est à l'origine en 1928 du journal Literatourny Yarmarok (La Foire litté­raire) dans la lignée de Vaplite. Il y fait paraître quelques nouvelles satiriques. Après la liquidation de Literatourny Yarmarok, taxé de « nationaliste », la dernière tentative de résistance de Khvylovy est le mouvement Prolitfront (Front de la littérature prolétarienne) qui publie le jour­nal du même nom. Khvylovy n'y donne que des articles polémiques. Prolitfront est dissout en 1931 et tous ses membres contraints d'intégrer l'organisation littéraire officielle (VOuSPP). Il ne lui reste plus aucun moyen d'exprimer ses idées dans la presse écrite. Ses derniers essais pour écrire sur des sujets acceptables par le Parti rencontrent un échec total. Au début des années trente, toutes les possibilités de créer lui sont interdites. Le matin du 13 mai 1933, Mykola Khvylovy téléphone à quelques amis pour les inviter chez lui. «Je vous lirai ma meilleure œuvre », dit-il à Lioubtchenko. Ils seront huit à venir, Oies Dosvitny, Mykola Koulich, Ostap Vychnia, Hryhory Epik, Ivan Dniprovsky, Mykhaïlo Iohansen, Ivan Sentchenko et Arkady Lioubtchenko. Tout le monde est déjà au courant: cette nuit la police politique a arrêté Iaiovy (écrivain dont le pseudonyme est Ioulian Chpol). Le thé est servi. Boute-en-train attitré du milieu intellectuel de la capitale de l'Ukraine soviétique, il prend la guitare et chante quelques vers de Pouchkine: Rien à faire on ne voit plus la trace ; Nous avons perdu le chemin, que faire? Le diable nous mène où bon lui semble, Nous fait errer dans les recoins... Il est un peu plus de 11 heures, Khvylovy pose la gui­tare et va dans son cabinet. Quelques instants plus tard un coup de feu claque, le sang gicle, un revolver pend dans sa main droite, le corps s'est effondré sur la table. Une feuille repose à côté du cadavre chaud: Arrêter Ialovy c'est fusiller toute une génération... Pourquoi? Parce que nous étions les communistes les plus sincères? Je ne comprends plus rien. Pour la génération de Ialovy, le premier responsable c'est moi, Mykola Khvylovy. « Donc », comme dit Semenko... c'est clair. Il fait une magnifique journée pleine de soleil. Vous ne pouvez imaginer combien j'aime la vie. Nous sommes le 13 aujourd'hui. Vous souvenez-vous combien j'aimais ce chiffre? Cela fait terriblement mal. Vive le communisme. Vive la construction socialiste. Vive le parti communiste.Immédiatement après sa mort, ses œuvres et jusqu'à la mention de son nom furent interdites. Mykhaïlo Ialovy sera fusillé en 1934. Semenko, le chef de file des panfuturistes, auquel appartient aussi Ialovy, est arrêté en 1934 et meurt en 1937. Dosvitny, Vychnia, Epik sont emprisonnés le 1er décembre 1934. Le même jour, à Yalta, meurt Dniprovsky dans des conditions mysté­rieuses. Le 7 on arrête Koulich. Dosvitny est condamné à la peine capitale, les autres écopent de dix ans. La plu­part mourront dans les deux années qui suivent. Iohansen est arrêté en 1937 et fusillé peu après. Lioubtchenko émigrera. Mais les quelques milliers d'intellos - souvent complices du régime - trucidés à cette occasion semblent peu de chose en comparaison de la famine artificielle organisée en 1932-1933 qui fera entre six et dix millions de morts. « Pourquoi compatis- sons-nous à la mort d'une personne, tandis que la mort de milliers nous laisse indifférents? Parce qu'il nous manque le sens du collectivisme. Ce n'est pas dans l'ABC du communisme » dit Khvylovy dans Le rédacteur Kark. Comment parler de cette shoah occultée? Une circulaire secrète de 1933 ordonnait aux tribunaux locaux de la république d'Ukraine de transférer toutes les affaires d'anthropophagie directement à Moscou... Le travail de traduction, on le sait, est une forme de trahison, nonobstant trahir l'auteur en transcrivant les noms propres et noms géographiques ukrainiens à par­tir du russe nous a semblé non seulement inintelligent mais encore anachronique. Pour les nostalgiques, voici un petit lexique ukrainien-russe: Dnipro/Dniepr, Hohol/Gogol, Kharkiv/Kharkov, Khvylovy/Khvylievoï, Kyïv/Kiev, Lviv/Lvov, Tchornobyl/Tchernobyl... D'autre part la mise en page et la ponctuation de Mykola Khvylovy jouant un rôle important dans ses textes, il nous a semblé préférable de nous y tenir au plus près.

"Moi"(Romantica) 1923

À la Fleur de pommier *

Venant du brouillard lointain, des lacs calmes de la commune transalpine, arrive un do

Avis aux courageux!!

Merci pour le partage!

Je vous fais confiance!...

alain3 ??

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