Remplacement des notions de « bien » et de « mal » par les...

Remplacement des notions de « bien » et de « mal » par les notions de « bon » et de « mauvais »

À la même époque, Leibnitz et Spinoza, emploient la formule "le mal n’est rien", mais elle avait deux sens absolument opposés: chez Leibnitz, cela dérivait de Platon et chez Spinoza, il en fait une Ontologie pure. Quel est le statut du mal? À cet égard, on dispose d’un échange de 8 lettres, 4 pour chacun entre Spinoza et Blyenberg (que Spinoza ne connaît pas). Dans cette correspondance, Blyenberg demande à Spinoza de s’expliquer sur le mal. Le coup prodigieux de Blyenberg est d’avoir forcé Spinoza à dire des choses imprudentes qu’il n’aurait jamais dites, des déclarations d’espèce de paradoxe sur le mal qu’on s’étonne de trouver sous la plume de Spinoza. On peut interpréter que Spinoza accepte cette correspondance parce que c’est un cas unique où il saisit l’occasion de s’expliquer sur ce problème du mal. Ce problème du mal est bien au cœur de l’Éthique, et pourtant il n’est pas traité dans l’Ethique mais bien dans cette correspondance.

  1. Premier point du statut du mal

Dès sa première lettre, Blyenberg fonce et dit à Spinoza: "expliquez moi ce qui veut dire: Dieu a défendu à Adam de manger la pomme, le fruit et pourtant Adam l’a fait" c’est à dire Dieu a interdit quelque chose, l’homme, l’existant a passé outre à cette interdiction. Comment ça se passe dans votre Ontologie? (à ce moment là, Blyenberg ne connaît pas l’Ethique). Spinoza répond à Blyenbergh en disant à peu près: « L’interdiction du fruit de l’arbre consistait seulement dans la révélation faite par Dieu à Adam des conséquences mortelles qu’aurait l’ingestion de ce fruit ; c’est ainsi que nous savons par lumière naturelle qu’un poison donne la mort. En fait, lorsque vous dites que "Dieu a défendu à Adam de manger du fruit", vous n’énoncez pas un fait, vous donnez déjà une interprétation et il se trouve que cette interprétation, c’est celle de l’ancien testament. Et cette histoire, elle implique un certain "code" qui est, de nos jours, le système du jugement.

Le système du jugement implique trois jugements:

  1. Le jugement prohibitif: Dieu dit à Adam: « Tu ne mangeras pas du fruit. Comme Adam n’avait encore rien fait et lorsqu’il n’y a pas de fait, cela relève du domaine du jugement. Cela revient à dire qu’il s’agit là d’un jugement divin, d’impératif divin. « Ne mange pas du fruit ».
  2. Le faux jugement: Adam juge qu’il est bon pour lui de manger du fruit.
  3. Le jugement de sanction: Dieu condamne Adam, et il est chassé du paradis.

Spinoza est en train de nous dire, que dans toutes ces étapes, que quelqu’un a jugé et qu’il a substitué des jugements aux faits. Pour lui, la philosophie du jugement, c’est la catastrophe. En effet, le jugement implique le primat de l’Un sur l’être, car juger l’être, ça ne peut se faire qu’au nom de quelque chose qui est supérieur à l’être et que dès lors, à cet égard, on peut considérer que toutes les philosophies du jugement s’opposeront à une ontologie. Ce qui est frappant dans une ontologie pure, c’est à quel point elle répudie la hiérarchie.

Spinoza dit: « cette histoire, elle appartient entièrement au système du jugement et que si j’essaie en revanche de saisir un fait là-dedans, c’est celui qu’Adam qui après voir mangé, a perdu de sa perfection, c’est-à-dire de sa puissance, voilà le fait supposé, C’est ainsi que nous savons par la lumière naturelle qu’un poison donne la mort. » Cela n’implique pas de jugement, au contraire, il est supprimé. Attention, dans le fait tel qu’énoncé, on n’a pas retenu que Dieu avait interdit, sinon cela serait du ressort du jugement.

Ce n’est pas « Dieu qui a puni Adam », ce sont des choses qui arrivent tout le temps dans la nature, une bête qui mange quelque chose qui n’est pas bonne pour elle et on dit après que la bête, elle est morte ; là, ce n’est pas un jugement, c’est l’énoncé d’un fait, elle bouge plus, soit elle est morte ou malade. Eh bien, Adam a mangé quelque chose qui le rendait malade et la maladie, c’est une diminution de puissance. Être malade, c’est perdre de la puissance. « Tomber malade », ça veut dire « devenir moins puissant », il ne peut plus faire certaines choses qu’il pouvait faire avant.

En d’autres termes, Spinoza est en train de dire que la bêtise d’Adam, c’est de ne pas avoir compris qu’il n’était pas capable de manger la pomme. « C’est ainsi que nous savons ou que nous ne savons pas qu’un poison donne la mort. » On n’est pas plus capable d’avaler de l’arsenic. Cependant Dieu a fait une révélation à Adam (il lui a fait savoir) mais pas du tout une défense (qui serait de l’ordre du jugement): Dieu dans son immense bonté a fait savoir à Adam que le fruit agirait sur lui comme un poison, seulement, Adam ayant l’entendement faible, n’a rien compris. Comment peut-on savoir que le fruit est un poison lorsqu’on se promène dans la forêt et que l’on voit des fruits admirables?

Trois manières de s’en apercevoir: (1) Je le mange et je m’écroule, c’est la méthode Adam. Ce n’est vraiment pas la meilleure. (2) J’observe ; J’ai mon chat, dans ma poche; je lui fais manger un bout du fruit ; il est pris de convulsions et meurt. Je peux conclure par expérience que ce fruit est un poison. J’aurai expérimenté, cela implique une certaine sagesse. C’est la méthode expérimentale. (3) La méthode divine: Dieu m’épargne l’expérience et me fait savoir que c’est un poison en me révélant que c’est un poison. On peut imaginer qu’il peut bien faire une révélation à Adam car il en a bien fait à Moïse et aux prophètes qui ont suivi. Spinoza a une admirable et très belle théorie du prophétisme et des signes prophétiques dans le Traité théologico-politique.

Supposons que Dieu révèle que le fruit était un poison, et qu’Adam le mange quand même et il est tombe malade.

Dans ce cas, le texte de Spinoza s’oppose à toute la tradition d’« Adam, l’homme parfait ». Pour Spinoza, Adam ne peut pas être un homme parfait car le peu de perfection qu’il a, il la perd dès le premier coup. C’est un texte de grand humour philosophique, d’humour juif, d’humour positiviste. La perfection d’Adam, elle serait kierkegaardienne: « Adam aurait l’angoisse devant cet interdit dont il ne connaît même pas le sens ». Pour Spinoza, il n’y a absolument pas d’interdit, pas d’angoisse d’Adam, il n’y a que le fait qu’Adam s’empoisonne: « Adam mange du fruit et tombe malade parce qu’il s’est empoisonné. ». Adam avait les moyens de savoir si le fruit était un poison ou non, soit par la révélation de Dieu, ou par l’expérimentation. Cependant, il s’est précipité sur le fruit, il l’a mangé et puis il tombe malade.

Cet exemple pris par Spinoza, n’est-il pas un exemple très représentatif de ce qu’on fait tous les jours! Et peut-être que la morale n’a pas grand-chose à nous dire à cet égard, mais par contre l’éthique pourrait nous en dire plus? Finalement, il y a une expression assez courante qui est: « s’empoisonner la vie ». S’empoisonner la vie, c’est cet art que nous avons de nous mettre nous-mêmes dans des situations impossibles qui vont faire que l’on tombe malade.

« L’éthique dira qu’il n’y a pas de bien ni de mal, mais, attention, il y a du bon et du mauvais. » En d’autres mots, et en un sens très général, « il n’y a pas de bien ni de mal, mais, attention, il y a de la santé et de la maladie». Dans la vie, on ne cesse pas de se mettre dans des situations impossibles qui nous rendent malades et qui affaiblissent notre santé ; L’éthique nous conseillerait qu’avant même de faire de la morale, il nous faut agir sur les situations. Elle serait un art d’agir préventivement sur la situation: « n’attendez pas d’être dans votre situation impossible, commencez par ne pas vous y mettre » tandis que la morale, c’est: « la situation étant donnée, il faut agir pour le mieux. » L’éthique, ce n’est pas du tout un art de se retirer de toute situation, mais bien un art d’opérer une espèce de sélection au niveau de la situation même. Ce sera le premier sens de ce que Spinoza appellera « la Raison », mais pas le sens ultime. La différence entre l’homme raisonnable et Adam, c’est que l’homme raisonnable, c’est celui qui fait une espèce de sélection, il expérimente et cherche ce qui est poison et pas poison, dans une quelconque situation, même émotionnelle. Dès lors, il élimine de la situation ce qui est poison ou il y essaie autant qu’il se peut en lui de sélectionner les données de la situation.

Pour Spinoza, l’effort de la raison, ce sera typiquement un effort pour sélectionner dans les situations ce qui est apte à nous donner de la joie et à éliminer ce qui est apte à nous donner de la tristesse, ou bien substituer ce qui est apte à nous donner de l’indépendance et éliminer ce qui est apte à nous donner de la dépendance. Eh bien, c’est mot à mot ce que Rousseau appelait le matérialisme du sage ou la morale sensitive ; résonance vraiment littérale entre les deux auteurs.

  1. Deuxième point du statut du mal

Adam n’était pas un sage, et n’ayant pas de morale sensitive sinon il aurait trouvé le moyen d’éviter le fruit, il se serait pas mis dans cette situation. Spinoza dira que « le seul fait qu’on peut tirer de cette histoire, c’est qu’Adam est tombé malade après avoir mangé du fruit ». Blyenbergh va lui répondre: « ce que vous venez de dire avec Adam et la pomme, Cette histoire là, ce n’est rien. » Et il lui fait trois objections. A savoir:

  1. Première objection: « Vous avez prétendu en extraire un fait, d’accord, mais alors, le vice et la vertu, pour vous, c’est une simple affaire de goût ».

  2. Deuxième objection, la plus technique: « Mais savoir si quelque chose est un poison ou pas, c’est une affaire d’expérimentation, on ne le sait pas d’avance. Donc, non seulement qu’est-ce que ça peut vouloir dire: "Dieu révèle à Adam, avant l’expérience"? Il y’a pas de révélation concernant les poisons. On conçoit des révélations concernant les mathématiques. Que Dieu m’apprenne que 2+2=4, ça oui, ça peut être un objet d’une révélation parce que c’est une vérité dite nécessaire. Mais que quelque chose, telle que l’arsenic soit du poison pour moi, ce n’est pas une vérité nécessaire, c’est ce qu’on appellera une vérité de fait. Il n’y a pas de révélation concernant les vérités de fait. Les vérités de fait, c’est affaire d’expérience, donc, toute la morale devient affaire d’expérience. »

  3. Troisième objection, la plus dangereuse: « s’il est vrai que, pour vous, vice et vertu, c’est affaire de goût, qu’est-ce que vous allez dire de quelqu’un pour qui le crime a bon goût et qu’il aime ça? Le crime, c’est peut-être des poisons pour celui qui le subit mais pour celui qui le fait, ce n’est pas un poison, c’est au contraire un délice. Alors, pour celui qui fait le mal, le crime devient donc une vertu, nécessairement ».

Dans la lettre 21, Spinoza répondra que: « Quelqu’un qui s’abstient du crime uniquement par peur du châtiment n’agit nullement par amour et ne possède pas du tout la vertu ». Et Il ajoute: « Pour moi, je m’en abstiens ou m’efforce de m’en abstenir, parce que le crime répugne expressément à ma nature singulière ».

Là, il ne parle pas le langage de la morale puisqu’il ne dit pas que le crime répugne à l’essence, à la nature de l’homme. Mais il dit en d’autres mots: « Je ne suis pas criminel parce que ça ne m’intéresse pas ». D’où la réponse de Blyenbergh dans la lettre 22: « Vous vous abstenez de ce que j’appelle les vices parce qu’ils répugnent à votre nature singulière et non parce que ce sont des vices. Vous vous en abstenez comme on s’abstient d’un aliment dont notre nature a horreur. Pour vous, le vice et la vertu, c’est pareil » et il continue: « Certes, celui qui s’abstient des actes mauvais parce que sa nature les a en horreur ne peut guère se targuer de vertu. En d’autres termes, vous niez le vice et la vertu. Et si l’on vous montre quelqu’un à qui convient le crime, vous direz: "au fond, il a raison d’être criminel." »

On est à un texte extrême où la morale somme l’éthique de s’expliquer. La pomme aurait agi sur Adam comme de l’arsenic de manière à le rendre malade. Spinoza pourtant nous dit bien « comme un poison. » Mais est-ce qu’il n’y aurait pas une autre possibilité car devenir malade, cela a été posé de manière très diverse. Au moment de Spinoza, la médecine avait des lueurs là-dessus et faisait une grande distinction entre deux types de maladie: Les maladies dites « d’intoxication » et les maladies dites « d’intolérance ». Les maladies d’intolérance ont été très vite repérées et elles ont nourri toute la catégorie des allergies (le rhume des foins et beaucoup de maladies de peau). Il peut y avoir des maladies à la fois intoxication et intolérance, d’intoxication sans intolérance et surtout d’intolérance sans intoxication.

Pour bien comprendre la succession des problèmes, il faut vraiment aller presque par numéros.

A ce stade, on cherche le statut des modes, puisque c’est lui vraiment qui constitue « l’Éthique ». Et on commence à apercevoir, même confusément, un certain statut de ce que Spinoza appelle les modes, c’est-à-dire vous, ou moi, ou la table, ou n’importe quoi. C’est-à-dire: le mode, c’est ce qui est, c’est « l’étant ».

Spinoza dit que ce qui constitue une chose, c’est finalement un ensemble extrêmement complexe de rapports. Il dit: un corps, une chose, un animal ou n’importe quoi est constitué par un ensemble de rapports (On dira des rapports constitutifs, par commodité, car ce n’est pas un mot qu’il emploie). Ce sont les rapports de mouvement et de repos, selon l’expression de Spinoza qui s’établissent entre particules. Notre vocabulaire s’est enrichi depuis, on pourrait dire que c’est des rapports entre molécules, et puis composantes de molécules, finalement on tomberait aussi sur « rapports entre des particules ». On ne sait pas encore du tout d’où viennent ces particules. Donc on est constitué par un ensemble de rapports dits constitutifs, rapports de mouvement et de repos qui s’établissent entre particules.

Qu’est-ce qui va définir l’ensemble des rapports constitutifs de telle chose comme un ensemble d’un corps? Les rapports constitutifs ne cessent de se composer les uns les autres, et de se décomposer les uns dans les autres. On dira que ce sont nos rapports constitutifs, étant donné qu’il y a ce mode d’interpénétration des rapports, tels que nos rapports les plus simples ne cessent de se composer entre eux pour former nos rapports les plus complexes, et qui eux à leur tour ne cessent de se décomposer les uns les autres au profit des plus simples. Il y a une espèce de circulation qui va être définie par l’ensemble des rapports qui nous constitue.

D’après la lettre 32 de Spinoza à Oldenburg, dans laquelle il analyse le sang, et il dit que le sang a deux parties, le chyle et la lymphe (termes utilisés par la biologie du 17ème siècle, de nos jours, par grossière analogie, on dira que le chyle et la lymphe, c’est un peu comme globule blanc et globule rouge). Spinoza explique que le chyle et la lymphe sont eux-mêmes deux systèmes de rapports entre particules (le chyle et la lymphe ne sont pas des corps simples ; les corps simples, c’est les particules). Quand on qualifie un ensemble de particules en disant que ça c’est du chyle et ça c’est de la lymphe, on définit un ensemble de rapports. Le chyle et la lymphe, c’est deux ensembles de rapports et ils sont de telles natures qu’ils se composent, pour former un troisième rapport qui est le sang ; le sang sera un corps de seconde puissance puisque composé du chyle et de la lymphe qui eux sont des corps de première puissance, et ils sont définis par un rapport de mouvement et de repos chacun et que ces rapports conviennent lorsqu’ils se composent directement, l’un avec l’autre. Comme ils se conviennent, ils composeront directement un troisième rapport plus complexe, corps de seconde puissance, qui ce sera le sang. « Mon sang », après tout, ce n’est pas celui du voisin. Mon sang à son tour, corps de seconde puissance, se compose directement avec d’autres éléments organiques, par exemple avec mes tissus qui eux aussi sont des corps. Mes corps-tissus se composent directement entre eux pour donner un corps de troisième puissance, à savoir: mes muscles irrigués, cætera et cætera...

C’est une théorie du corps très simple, très sûre d’elle. à la limite, je suis un corps de « n » puissances.

Or, qu’est-ce qui assure ma durée? Ce qui assure ma durée, c’est-à-dire ma persistance car une telle conception des corps implique qu’ils vont être définis par la persistance. La persistance, c’est la persévérance: Je persévère en moi-même pour autant que cet ensemble de rapports de rapports, qui me constitue, soit tel que les rapports les plus complexes ne cessent de passer dans les moins complexes, et les moins complexes ne cessent de reconstituer les plus complexes. Il y a une circulation des rapports.

Par exemple, je ne cesse pas de refaire de l’os, notion vraiment élémentaire de biologie actuelle. L’os, c’est un système de rapports de mouvements et de repos entre particules ; on ne voit pas tellement que ça bouge, sauf dans le mouvement volontaire. Il sera appelé système de rapports de mouvements et de repos. Ce rapport ne cesse pas de se défaire, en effet, j’emprunte des réserves minérales à mes os, tout le temps... Il faut imaginer l’os en durée, et pas en spatialité; En spatialité, l’os est un squelette, c’est de la mort. Par contre, en durée, l’os en persévérance, c’est le rapport de mouvement et de repos entre particules que l’os représente, il ne cesse de se défaire: les os empruntent aux aliments que l’on absorbe des réserves minérales de reconstitution pour survivre. L’organisme, c’est un phénomène de durée, beaucoup plus que de spatialité. La durée sera une première définition spinoziste de la persévérance.

Comment la persévérance va-t-elle devenir une « tendance à persévérer »? Dans « conatus », dans « tendre à persévérer dans l’être », ce qui est fondamental, c’est de comprendre « persévérer » avant de comprendre « tendance ». Et la persévérance, c’est autant qu’un organisme dure, si peu qu’il dure, c’est cette communication des rapports que l’on pourrait qualifier de « consistance » de chaque chose. Dès lors, chaque chose consiste ou persévère dans la mesure où les rapports qui la constituent ne cessent de passer les uns dans les autres, c’est-à-dire de se décomposer du plus complexe au plus simple, et de se recomposer du plus simple au plus complexe.

C’est la définition d’ « une » chose. Spinoza, en définissant les choses, les êtres, les « étant », comme des modes, il s’est interdit de les considérer comme des substances. Donc l’unité de chaque chose, il ne peut pas la définir de manière substantielle et c’est en cela qu’il en fait la définition originale de « une »: Toute chose sera définie comme système de rapports, le contraire d’une substance. Et sa force, c’est d’arriver, avec une grande simplicité, à nous dire ce que peut vouloir dire « un » au niveau d’un ensemble de rapports multiples: « Chaque chose est constituée par un ensemble de rapports multiples ». Elle « une » puisque ses rapports ne cessent de passer les uns dans les autres, c’est-à-dire de se décomposer et de se recomposer: C’est ça qui fait le « un » de « une chose ». Mais cette chose, elle baigne dans un milieu modal (pas substantiel) d’autres choses dans lequel il n’y a pas qu’une seule chose mais aussi d’autres choses. S’il n’y avait qu’un seul mode, ce serait la substance ; Tout comme s’il n’y avait qu’un seul « étant », ce serait alors l’Être. Dés lors, il faut bien qu’il y ait des "étant" (des modes, une infinité infinie de modes). Donc, il y a d’autres choses et ces autres choses, il y en a qui me sont complètement étrangères, avec lesquelles j’ai rien à faire, mais qui peuvent agir sur moi. Et ces autres choses, elles sont exactement comme moi, elles aussi pour leurs comptes, elles sont des systèmes de rapports qui passent les uns dans les autres ; c’est ce par quoi toute chose persévère.

Ce ne sera pas uniquement vrai pour les organismes vivants, mais aussi de toute chose. (Exemple une table persévère car elle est aussi un système de rapports de mouvements et de repos qui passent les uns dans les autres (c.à.d. ses éléments constituants, ce par quoi on peut dire « une » table)).

Donc, il y a d’autres choses qui agissent sur moi ; et du point de vue de ma persévérance c.à.d. du point de vue de l’ensemble des rapports qui me composent, et qui ne cessent de se décomposer les uns dans les autres, et de se recomposer les uns les autres, certaines de ces choses extérieures me seront bonnes et d’autres me seront mauvaises (Spinoza dira que certaines choses me conviennent et que d’autres me disconviennent): On vit sur le mode de: « Tiens, ça, ça me convient, Tiens, ça, ça ne me convient pas... ». Il ne s’agit pas ici de jugements de goût mais bien de bonnes ou mauvaises choses pour moi. Une chose sera dite mauvaise lorsque son rapport décompose tout ou partie de mes rapports constituants c.à.d. qu’elle force mes particules à prendre un tout autre rapport qui ne correspond pas à mon ensemble: Le poison décompose/détruit un de mes rapports constituants, et par là-même il est mauvais.

« Décomposer » se comprendra en deux sens:

  1. Du point de vue de ma persévérance, les rapports qui me constituent ne cessent de se décomposer et de se recomposer, ce qui veut dire que le rapport complexe passe dans les rapports simples, et les rapports simples redonnent le rapport complexe.
  2. Tandis que lorsque le poison agit sur moi, là c’est une décomposition d’un type tout à fait différent, à savoir qu’un de mes rapports est détruit, ou bien à la limite tous mes rapports sont détruits c.à.d. mes particules prennent de tout autres rapports. En d’autres termes, je suis malade ou je meurs.

On a donc une définition très stricte du « mauvais »: Une chose ne peut être dite mauvaise que d’un certain point de vue, c’est-à-dire du point de vue du corps dont la chose décompose/détruit un rapport. Donc, lorsque Spinoza disait: « Et bien, ce n’est pas difficile, Dieu n’a absolument rien défendu à Adam, Dieu a simplement révélé à Adam que si Adam mangeait du fruit, Adam serait empoisonné ». En toute rigueur spinoziste, ça veut dire que Dieu a révélé à Adam que s’il mangeait du fruit, un de ses rapports, ou même tous ses rapports constituants, seraient décomposés et qu’il ne serait plus jamais le même Adam (C’est comme quand on a subit une épreuve, ou qu’on est passé par un poison violent, et que l’on dit: « ah non! Je ne serai plus jamais le même! » ça c’est le mauvais!)

Du coup, sera dite « bonne » toute chose dont le ou les rapports se composent directement avec les siens, directement ou avec peu d’intermédiaires.

Par exemple: l’air que je respire est bon pour moi cela voudra dire que le rapport constituant de l’air se compose « directement » avec un de mes rapports constituants. En fait, ce n’est pas si simple parce que mon rapport constituant en question, par rapport à l’air, c’est lui qui va définir les poumons. Par rapport à l’air, ce rapport constituant, appelé par commodité "pulmonaire", les poumons, c’est un système de rapports de mouvements et de repos entre particules. Et bien, les poumons respirent, ça veut dire: ils décomposent le rapport constituant de l’air pour s’approprier la partie de l’air qui leur convient, mettons, par ex. l’oxygène. Si je suis un poisson et que j’ai des branchies, là c’est l’eau qui me convient. Parce que les branchies, c’est un autre système de rapports de mouvement et de repos, qui est capable de décomposer le rapport constituant de l’eau pour en extraire l’oxygène. Mais moi je ne suis pas capable. On voit là que les choses sont extrêmement individuelles et que tout dépend de l’état des poumons. Il y a des cas où on ne pourrait pas supporter un air avec grande proportion d’oxygène car on ne pourrait pas faire notre extraction dans certains cas.

C’est tout un monde des modes qui est extrêmement varié.

Donc: Est mauvais ce dont le rapport décompose le plus directement possible un de mes rapports. Et est bon ce dont le rapport se compose le plus directement possible, avec un de mes rapports. La différence entre l’aliment et un poison, c’est ça.

D’Aristote à Descartes jusqu’à Leibniz, il y a au moins un point commun, l’accord de la tradition philosophique est absolu, même si des penseurs étranges avaient déjà mis ce point en question, tous considéraient qu’on ne pouvait définir un corps/un individu que par référence à la catégorie de substance. Spinoza a su définir une chose comme un complexe de relations: l’individu n’est pas une substance.

Dans la lettre 32, il parle de l’unité de la nature, puisqu’à la limite, il n’y a qu’une seule et même nature, la nature étant l’infinité des rapports qui passent les uns dans les autres. Donc, c’est ça la Nature avec un grand « N ».

Lorsqu’on dit qu’« un rapport est décomposé », il y a deux sortes de décomposition:

  1. Il y a une décomposition-circulation, qui celle-là est bonne et appartient à la persévérance: mes rapports complexes ne cessent de se décomposer, et en même temps mes rapports simples ne cessent de recomposer des rapports complexes. C’est le processus de décomposition-recomposition qui est une partie intégrante de la persévérance.
  2. Il y a une décomposition-destruction lorsqu’un de mes rapports est détruit par le rapport constitutif d’un autre corps (par ex. le poison). Dans un rapport ce qui peut être détruit, c’est les termes du rapport. Si on dit: « Pierre est plus petit que Paul », c’est un rapport, et on peut imaginer que Pierre ou Paul, peuvent être détruits, à supposer qu’ils ne sont pas eux-mêmes des rapports. Mais comment « plus petit que », qui est une relation pourrait-elle être détruite! C’est un abîme, ça car une relation ne peut pas être détruite. En effet, une relation, un rapport, c’est une vérité éternelle et une vérité éternelle ne peut pas être détruite. Pierre et Paul peuvent mourir, il n’en reste pas moins éternellement vrai que Pierre aura été plus petit que Paul.

Exemple Mathématique: 2 + 2 = 4, c’est un complexe de rapports, puisque 2 + 2 = 4 c’est l’affirmation qu’il y a un rapport d’égalité entre deux rapports: le rapport de 2 + 2 et le rapport de 4. C’est un rapport entre deux rapports qui ne peut pas être détruit. Les vérités éternelles sont indestructibles. Ceci est très important pour ce que Spinoza appellera le concept de la vie éternelle, quand il nous apprendra que nous sommes éternels (Là on rentre dans un certain thème de l’éternité).

En fait, lorsqu’on dit « un de mes rapports est détruit », ça ne peut pas vouloir dire autre chose qu’un de mes rapports cesse d’être effectué. Un rapport est effectué que lorsque se présentent les termes entre lesquels le rapport s’établit avec vérité. Si on dit « plus petit que », on énoncé un rapport, mais c’est un rapport vide. On effectue le rapport lorsqu’on présente deux termes qui sont l’un avec l’autre dans la relation conforme au rapport « plus petit que ». C’est la logique des relations.

Une logique des relations a toujours été considérée comme distincte de ce qu’on appelle une logique de l’attribution.

  1. La logique de l’attribution étant le rapport de la qualité à la substance.

Lorsqu’on dit que « le ciel est bleu », on attribue une qualité ou un prédicat à un sujet. Le sujet, c’est le ciel, bleu c’est la qualité, ou le prédicat. D’une certaine manière, quand on dit « le ciel est bleu », on dit que « A est B ». De quel droit pourrait-on dire « A est B »? Ce sera cela le problème de la logique de l’attribution. Toutes sortes de logiques sont des logiques de l’attribution, dans la mesure où c’est ça le problème qu’elles posent. Quand on dit que « Pierre est plus petit que Paul », « plus petit que » n’est pas une qualité de Pierre. La preuve, c’est que Pierre qui est plus petit que Paul, il est plus grand que Jules. La relation n’est pas une qualité attribuable à la chose. Dans l’histoire de la logique de la philosophie, la logique des relations n’a jamais cessé de taquiner, de tourmenter la logique de la substance ou de l’attribution. Du point de vue d’une logique de la substance, les relations vont poser des problèmes, on ne pourra jamais dire que « plus petit que Pierre » soit un attribut ou une qualité de Paul. L’irréductibilité des relations "égalité", ce sera toujours un drame! C’est ça qui a porté un grand coup à ce qu’on pourrait appeler le substantialisme.

  1. La Logique des relations

Spinoza, n’ayant pas défini les corps comme substance, sera particulièrement à l’aise dans une logique des relations contrairement à ceux qui ont défini les corps comme substance. Spinoza, il s’est mis dans des problèmes très étranges en refusant que les corps soient des substances, mais, dès lors, il s’évite certains problèmes. Les relations pour lui, c’est au contraire le domaine qui va le plus de soi et il nous dit que chacun de nous est un paquet de relations. A ce stade, il nous dit quelque chose d’aussi vague que: « ce qui effectue des rapports, de toute manière, c’est des particules plus ou moins complexes ». Évidemment, les particules n’ont pas d’intériorité, elles sont uniquement supports de relations variables si bien qu’on pourrait presque faire une logique très formelle de la relation chez Spinoza. « Des particules qui effectuaient un de mes rapports ne l’effectuent plus parce qu’elles ont été déterminées à rentrer sous un autre rapport, incompatible avec le mien (il ne circule pas avec les miens) ». Exemple de l’arsenic décomposant mon sang (j’ai mangé la pomme) et je meurs. Cela n’empêche pas que les rapports ont des vérités éternelles. Mais, « un rapport est détruit », ça veut dire qu’il n’est plus effectué c.à.d. qu’il n’y a plus de particules pour actualiser le rapport (pour fournir des termes au rapport). Actualiser le rapport ou effectuer le rapport, c’est fournir des termes au rapport, termes tout relatifs, puisque ces termes seront des rapports à leur tour, mais des rapports d’une autre sorte. Si bien que tout rapport est rapport de rapports à l’infini tandis que les termes sont simplement les termes relatifs à tel niveau de rapport. C’est une belle vision du monde car il n’y a plus de substance là-dedans.

Troisième point du statut du mal

Rappel: Ma persévérance, c’est l’ensemble des communications de rapports, à savoir qu’entre mes rapports constituants, ça ne cesse de communiquer ce qui veut dire que ça ne cesse de se décomposer du plus complexe au plus simple, et de se recomposer du plus simple au plus complexe (je ne cesse de défaire mes os et de les refaire c.à.d. il y a une chronologie osseuse beaucoup plus importante que la spatialité osseuse).

Ce système de la persévérance ou de la consistance, qu’implique-t-il?

C’est ici qu’intervient la doctrine de Spinoza du parallélisme constant au fait que nous sommes des modes doubles soit un corps et une âme: « un corps est un mode d’un attribut de la substance unique, cet attribut de la substance étant l’étendue. Un corps sera dés lors un mode de l’étendue ». Et une âme est un mode d’un attribut de la substance unique, cet attribut de la substance étant la pensée. Et nous sommes indissolublement corps et âme. Nous, ou toutes les choses que nous connaissons d’ailleurs, selon Spinoza, nous ne sommes pas seulement des corps, nous sommes aussi des âmes: Spinoza va même jusqu’à dire « toute chose est animée », c’est-à-dire tout corps a une âme. Ça veut dire que, à tout mode de l’étendue « corps », correspond un mode de la pensée « âme ».

Pour Spinoza, il n’y a aucun problème de l’union de l’âme et du corps. L’âme et le corps, c’est la même modification de la substance, en deux modes d’attributs différents et qui se distinguent que par l’attribut mais c’est strictement la même chose. On appellera âme une modification rapportée à l’attribut « pensée », et corps la même modification rapportée à l’attribut « étendue ». D’où l’idée d’un parallélisme de l’âme et du corps. Ce que le corps exprime dans l’attribut « étendue », l’âme l’exprime dans l’attribut « pensée ».

À peine a-t-on compris que pour Spinoza l’âme et le corps, c’était la même chose, et qu’ils exprimaient strictement la même chose, on se dit puisque un corps se définit par un ensemble de rapports de mouvement et de repos, une âme, elle aussi, aura des rapports de mouvement et de repos. Spinoza dit parfois que les parties de l’âme entrent dans des rapports tout comme les parties du corps. Cependant, il ne peut le dire en toute rigueur pour une raison très simple, c’est que mouvement et repos, cela appartient à l’étendue, c’est des modes de l’étendue. Au plus, pourra-t-on parler d’un mouvement de l’âme, mais c’est par métaphore que cela se dira. L’affaire de l’âme, ce n’est pas le mouvement car le mouvement et le repos, c’est une pulsion des corps.

Donc, en vertu du parallélisme, il doit y avoir dans la pensée quelque chose qui est à la pensée ce que le mouvement et le repos est à l’étendue.

Dans l’Éthique, livre II, proposition 13, scolie, il dit: « Je me borne à dire en général qu'à mesure qu'un corps est plus propre que les autres à agir ou à pâtir simultanément d'un grand nombre de façons, il est uni à une âme plus propre à percevoir simultanément un grand nombre de choses ; et plus les actions d'un corps dépendent de lui seul, en d'autres termes, moins il a besoin du concours des autres corps pour agir, plus l'âme qui lui est unie est propre à la connaissance distincte. » On est actif si on agit sur un autre corps, et passif si on reçoit l’action d’un autre corps. On pourrait transformer la phrase sans aucune modification de fond: « Plus un corps est apte à être actif ou passif, c’est-à-dire à avoir des rapports de mouvement et de repos avec d’autres corps, plus son esprit est apte par rapport aux autres esprits à percevoir plus de choses à la fois ». Chez Spinoza, « esprit ou âme » sont deux termes identiques, cependant, il préfère employer le terme latin "esprit", « mens », plutôt que celui d« anima ».

Il nous dit formellement: ce qui correspond à action-passion dans le corps (mouvement-repos), dans l’âme, il ne s’agira plus d’action-passion, mais bien de perception. Autrement dit, ce qui correspond à l’ensemble des actions et des passions d’un corps dans l’étendue, c’est les perceptions de l’âme. Le parallélisme ne met pas en rapport mouvement et repos dans l’étendue (mouvement et repos étant des modes de l’étendue) et mouvement et repos dans l’âme, mais bien un parallélisme entre mouvement et repos dans l’étendue et perception dans l’âme. Donc le parallélisme n’a rien à voir avec la manière dont on l’interprète d’habitude comme quand on pense qu’il y a des mouvements de l’âme qui correspondent aux mouvements du corps, Spinoza ne dit pas ça du tout mais il dira ce qui correspond aux mouvements du corps, dans l’âme ce sera des perceptions.

On pourrait dire que ces perceptions, elles sont en mouvement, peut-être que ça nous permettrait de donner un sens à un mouvement propre à l’âme, cependant d’abord ce n’est pas des mouvements mais bien des perceptions, mais qu’il y ait un dynamisme de la perception, ça, c’est autre chose.

Il nous dit ni plus ni moins que « Plus mon corps a des rapports de mouvements et de repos, par lesquels il entre en rapport avec les corps extérieurs, plus il perçoit de choses » ce qui veut dire que, forcément, quand un corps a un effet sur le mien, je perçois le corps extérieur. Ce n’est pas plus compliqué que ça, c’est presque une évidence.

Exemple de la table qui agit sur moi: je m’y cogne là en la heurtant, je percevrais la table comme me heurtant.

Si j’ai des rapports complexes du point de vue de mon corps, c’est aussi parce que j’ai des rapports très simples. Et le rapport complexe est composé par des rapports plus simples, et cætera, à l’infini... Il y a une sorte de système de circulation. Si j’ai des perceptions globales qui correspondent aux rapports complexes, à savoir « je perçois la table », il faut qu’il y ait aussi un circuit de communications des perceptions entre elles, et ce circuit de communications définira la persévérance de l’âme.

Dans l’exemple du sang: Le chyle et la lymphe ont des rapports qui se conviennent ce qui veut dire que ces rapports se composent directement pour constituer un troisième rapport qui sera le sang. Tous ces rapports en tant que je persévère, sont effectués par des particules et s’ils cessaient d’être effectués, je serais détruit, et mon sang serait détruit. Imaginez un instant que vous êtes une particule de lymphe, ça veut dire vous entrez dans l’effectuation d’un rapport qui se compose directement avec le rapport qu’effectuent les particules de chyle. Cela impliquera que les particules de chyle aient un pouvoir de discerner les particules de lymphe, que les particules de lymphe aient un pouvoir de discerner les particules de chyle pour s’unir et constituer le sang, si elles n’avaient aucun pouvoir de discernement, elles ne pourraient pas s’unir et dès lors le sang n’existerait pas. C’est également ce pouvoir de discernement réciproque des particules de chyle et des particules de lymphe qui les empêchera de s’unir aux particules de l’arsenic puisque l’arsenic détruit les rapports constitutifs du sang.

Lorsque deux rapports se composent, il faut bien que les particules qui effectuent ce rapport, aient, sous ce rapport, le pouvoir de discerner les autres particules de l’autre rapport avec lequel le premier rapport se compose. Ce discernement fait que les particules de lymphe et les particules de chyle iront à la rencontre l’une de l’autre, si rien ne les empêche, pour s’unir et composer le rapport du sang. En d’autres termes, aux particules dans l’étendue répond un discernement dans la pensée. Par commodité, on dira que toutes les particules, si infimes qu’elles soient, ont un certain pouvoir de perception.

Spinoza élabore une pensée chimique très prodigieuse: Les particules si humbles qu’elles soient, particules d’oxygène, d’hydrogène, et cætera... Ces particules, c’est en même temps des modes du corps appartenant à l’attribut de l’étendue, de mouvement et de repos mais aussi des modes de l’esprit appartenant à l’attribut de la pensée, qui eux seront des perceptions. Toute particule est animée c.à.d. elle a une âme.

L’âme d’une particule, selon Spinoza, ça veut dire que tout corps, si simple qu’il soit, même la particule la plus élémentaire, ne pourra jamais être séparée d’un pouvoir de discernement qui constitue son âme. Par exemple, deux particules d’hydrogène se combinent avec une particule d’oxygène. « Tout est animé, toute particule a une âme, c’est-à-dire toute particule discerne »: Une particule d’hydrogène ne confondra pas, à la lettre, une particule d’oxygène avec une particule de carbone. C’est la base de la chimie. Les affinités chimiques sont sans doute le cas le plus simple du discernement moléculaire ; le mouvement et le repos moléculaire ne sont possibles dans l’étendue que dans la mesure où en même temps s’exerce un discernement dans la pensée.

Donc Spinoza, à la lecture de sa théorie des corps, ce n’est pas du tout une pensée géométrique ni même une pensée physique mais plutôt une espèce de pensée très chimique. Les lettres où il parle énormément de la composition du salpêtre avec Boyle, un grand chimiste anglais, témoignent l’intérêt de Spinoza à la composition chimique des corps. Au mouvement/repos du côté du corps répond le discernement, et c’est le discernement qui constitue l’âme de la chose.

Donc, "toute particule si petite qu’elle soit a une âme", ça veut dire uniquement que dans l’étendue, elle bouge, reçoit des mouvements et elle donne des mouvements c.à.d. elle est en mouvement, et par là même dans la pensée, elle est en perception, c.à.d. en état de discernement. En d’autres termes, on pourrait dire qu’elle est potentialisée, elle est valorisée, elle a des affinités.... C’est ça, l’âme.

Il se passe un phénomène, dans l’histoire de la pensée, que quelqu’un, avec des moyens déterminés, dans le cas de Spinoza avec des concepts, découvre à son époque quelque chose qui dans un autre domaine ne sera découvert que bien après et avec de tout autres moyens. Si bien qu’il n’est pas du tout précurseur mais il y a des phénomènes de résonances, et la résonance ne se fait pas seulement entre les divers domaines à une même époque, elle se fait entre un domaine du 17eme siècle et un domaine du 20eme siècle, car en effet, Spinoza participe pleinement à cette théorie des petites perceptions moléculaires qu’il n’est pas le seul à soutenir. En effet, Leibnitz, contemporain de Spinoza, fera toute une théorie admirable beaucoup plus poussée et beaucoup plus explicite que celle de Spinoza, concernant les petites perceptions moléculaires. Et cela, ils le font avec leurs concepts philosophiques, leurs concepts mathématiques, leurs concepts chimiques de l’époque.

Au 20eme siècle, domaine absolument différent puisqu’il s’agit de la biologie moléculaire, célèbre pour son usage d’un certain modèle informatique qui est celui de l’interprétation du code génétique en termes d’informations:

Le code génétique contient de ce qu’on appelle des "informations" qui sont transmises par certains corps, du type protéines et sont reçues par d’autres corps, soit des molécules, et cætera, qui sous ces informations composent des ensembles de plus en plus complexes. La conception informationnelle du code génétique implique, qu’à plusieurs niveaux, il y ait un pouvoir de discernement des molécules, c’est le mot même que certains auteurs emploient aujourd’hui. Pouvoir de discernement qui, tantôt, est chimique: une molécule discerne la molécule avec laquelle elle a des affinités chimiques, mais tantôt parfois le pouvoir "d’élection-discernement" déborde sur l’affinité chimique qui se retrouve dans toute la théorie actuelle des enzymes qui est cette chose si importante du point de vue du code génétique: Les enzymes sont des corps ou des substances, enfin pas des substances pour rester spinoziste, sont des corps qui, à la lettre comme on dit, choisissent un corps qui va leur servir de substrat. Peu importe en quel sens c’est pris: enzyme, substrat, c’est un exemple abstrait. Or l’enzyme a le pouvoir de discerner son substrat, et que ce pouvoir de discernement est extraordinaire puisque entre deux corps dits isomères, deux corps extrêmement proches l’un de l’autre chimiquement, l’enzyme élit toujours l’un seulement des deux isomères et pas l’autre. Ce pouvoir de discernement qui correspond à l’action de la particule,

Spinoza aurait dit, selon ses termes, qu’il est l’âme, ou l’esprit de la particule. Ce qu’on appelle aujourd’hui information à l’époque de Spinoza s’appelait âme, c’est juste une question de mots.

Spinoza n’est pas un auteur qui parle de l’âme, au contraire, aux lecteurs de l’époque, qui disaient que Spinoza était complément matérialiste, il leur répondait, et c’était de bonne guerre: « écoutez, ouvrez mon livre, je ne cesse de parler de l’âme ou de l’esprit... » ; Évidemment, il avait intérêt à ne pas se faire remarquer. On pouvait faire des déclarations sur Dieu et être quand même brûlé, c’est même ce qui se passait généralement à la Renaissance. On peut parler de l’âme très longtemps, et faire des cours et des cours sur l’âme, tout dépend ce qu’on y met là-dedans et encore faut-il avoir une raison d’appeler cela l’âme. Et Spinoza a toute raison de dire que la particule, en tant qu’elle a du repos et du mouvement se rapporte à l’étendue, mais en tant qu’elle discerne, elle se rapporte à la pensée. Et tirer la conclusion que la particule en tant qu’elle se rapporte à la pensée, c’est l’âme.

C’est seulement dans la mesure où ce thème des discernements apparaît que l’on pourra comprendre comment la persévérance va devenir une tendance à persévérer ; c’est par là en effet que l’on peut dire qu’une particule tend à s’unir avec une autre pour autant qu’elle discerne la particule avec laquelle elle peut se composer.

La notion de tendance découle directement du pouvoir de discernement de la particule: La particule tend à quelque chose dans l’étendue, parce qu’elle discerne dans la pensée et que c’est ce pouvoir de discernement qui va déterminer le mouvement comme tendance au mouvement. On peut dire que les actions et réactions de corps sont inséparables du discernement des âmes. Et il n’y a pas de mouvement et de repos dans le corps, sans qu’il y ait aussi discernement dans les âmes. Discernement qui sera pour le meilleur ou pour le pire, pour le meilleur dans le cas des compositions de rapports, pour le pire dans le cas des destructions de rapports.

Les particules se reconnaissent les unes les autres à travers les rapports, et sous les rapports, qu’elles effectuent, c’est par là qu’elles sont animées, comme dit Spinoza. Cela paraît très proche aujourd’hui d’une théorie de l’information qui reprend des notions de ce type en leurs donnant un tout nouveau contenu grâce, précisément, aux techniques d’information. Et la différence est énorme

Quatrième point du statut du mal

Tout ceci doit nous donner des principes pour des problèmes comme ceux qu’est que la maladie, ou ce qu’est la mort selon Spinoza.

Toute cette histoire des modes, « Nous sommes tous des modes », c’est à dire nous ne sommes pas des êtres, nous sommes des manières d’être qu’il ne faut absolument pas perdre de vue dans une philosophie spinoziste, elle a le plus agacé les cartésiens, les thomistes, à commencer par tous ceux pour qui les êtres sont des substances, tous ceux pour qui les « étant » sont nécessairement des substances. Et ils vont lui lancer une espèce de pari diabolique en lui disant: « Ecoute, Spinoza, de deux choses l’une, si tu nous donnes un être et puisque tu dis que les êtres ne sont pas des substances, forcément, que nous ne sommes soit que les rêves de Dieu: des créatures imaginaires, des fantasmes de l’imagination ou alors nous sommes des espèces d’êtres géométriques ». Et c’est très curieux que Leibnitz, par exemple, dans sa critique du spinozisme, Leibnitz étant obsédé par Spinoza comme beaucoup de penseurs à son époque, ne cesse de dire, tantôt que Spinoza assimile les créatures en leur donnant exactement le statut de figures géométriques. La figure géométrique, en tout cas, réunit les deux, si elle est tracée sur le sable, c’est comme un fantasme de l’imagination tandis que si elle est considérée en elle-même, c’est une série de conséquences nécessaires qui découlent d’axiomes et de propositions de principes.

Donc on dit à Spinoza: en déniant aux « étant » le statut de substance, forcément vous n’avez plus le choix qu’entre les assimiler à de simples figures géométriques, ou les assimiler à des rêves de l’imagination. Donc, des deux manières, vous leur refusez toute consistance propre.

Nous ne serons dès lors que soit les rêves de la substance unique, ou soit les propriétés nécessaires qui découlent de la substance unique. Pour Spinoza, il y a une consistance des modes même si les modes ne sont pas des substances et cette consistance n’est pas substantielle, mais bien une consistance de rapports.

« Ce qui nous arrive de mauvais », c’est en gros quand un de nos rapports est détruit parce que cela supprime notre persévérance. Avec cette formule générale que l’on va pouvoir tirer une théorie de la maladie exposée par Spinoza.

À suivre…

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